‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 169 sur 259 · XIV. — LES ERREURS JUDICIAIRES ET L'AFFAIRE MONTE AILLI · texte numérisé non relu

XIV. — LES ERREURS JUDICIAIRES ET L'AFFAIRE MONTE AILLI

Il est nécessaire de justifier la France de ces accusations de parricide qui se renouvellent trop souvent, et d'inviter les juges à consulter mieux les lumières de la raison et la voix de la nature.

Il serait dur de dire à des magistrats : « Vous avez h vous reprocher l'erreur et la barbarie; » mais il est plus dur que des citoyens en soient les victimes.

Sept hommes prévenus peuvent tranquillement livrer un père de famille aux plus affreux supplices. Or. qui est le plus à plaindre ou des familles réduites à la mendicité, dont les pères, les mères, les frères, sont morts injustement dans des supplices épouvantables, ou des juges tranquilles et sûrs de l'impunité, à qui l'on dit qu'ils se sont trompés, qui écoutent à peine ce reproche, et qui vont se tromper encore?

Quand les supérieurs font une injustice évidente et atroce, il faut que cent mille voix leur disent qu'ils sont injustes. Cet arrêt, prononcé par la nation, est leur seul châtiment; c'est un tocsin général qui éveille la justice endormie, qui l'avertit d'être sur ses gardes, qui peut sauver la vie à des multitudes d'innocents.

Dans l'aventure horrible des Calas, la voix publique s'est éleve'e contre un capiloul fanatique qui poursuivit la mort

d'un juste, et contre huit magistrats trompés qui la signèrent'. Je n'entends pas ici par voix publique celle de la populace qui est presque toujours absurde; ce n'est point une voix, c'est un cri de brûles : je parle de cette voix de tous les honnêtes gens réunis qui réfléchissent, et qui, avec le temps, portent un jugement infaillible.

La condamnation des Sirven à la mort^ a fait moins de bruit dans l'Europe, parce qu'elle n'a pas été exécutée; mais tous ceux qui ont appris les conclusions du magister de village nommé Trinquier, chargé des fonctions de procureur du roi dans cette affaire, ont parlé aussi haut que dans l'assassinat juridique des Calas.

Ce Trinquier avait donné ses conclusions en ces propres mots, très remarquables : «Nous requérons l'accusé dûment atteint et convaincu de parricide, qu'il soit banni pour dix ans de la ville et juridiction de Mazamet. »

Du moins, dans l'énoncé des conclusions de cet imhëcile, il n'y avait qu'un excès de ridicule et de bêtise, au lieu que les conclusions du procureur général de Toulouse, dans le

1. Le 10 mars 1762, ;i Toulouse, le protestant Jean Calas avait été roué, étranglé et jeté au feu pour le prétendu crime d'avoir assassiné son fils qui voulait se l'aire catholique. Le capitoul David de Beaudrigue avait conduit l'instruclioii ol présidé au supplice avec un odieux acharnement. L'arrêt de mort avait été rendu par sept conseillers, contre une voix en faveur de l'acquittement et cinq concluant à un supplément d'instruction.

»* 2. Un villageois de Saiat-Alby, près Mazamet, le nommé Sirven, et sa femme, avaient été condamnés à morl et exécutés en effigie en 17Gi pour l'assassinat prétendu de leur

fille. Or Éhsaueiii sirven, atteinte d'aliénation meutale, s'était ellemême jetée dans un puits. Mais ici encore on accusait les parents protestants d'avoir par ce crime empêché la conversion de leur fille au catholicisme. — C'est le procureur fiscal de Mazamet, Trinquier, rétribué comme magister de village, qui avait dirigé l'instruction en dépit de tout bon sens et de toute légalité. — On sait que Sirven et sa famille avaient pu gagner la frontière, en plein hiver, à travers les plus grands dangers. — Voltaire poursuivit leur réhaliilitntion comme celle des Culas, et avec le laèine succès.

procès des Calas, allaient à rouer le fils avec le père, et à brûler la mère toute vive sur les corps de son époux et de son fils. Une mère! et la mère la plus tendre et la plus respectable !

Cette voix publique prononçait donc, avec raison, que deux choses sont absolument nécessaires à un magistrat : le sens commun et l'humanité.

Elle était bien forte, cette voix; elle montrait la nécessité du tribunal suprême du conseil d'État qui juge les justices; elle réclamait son autorité, alors tellement négligée, que l'arrêt du conseil qui justifia les Calas ne put jamais être affiché dans Toulouse.

Quelquefois, et peut-être trop souvent, au fond d'une province, des juges prodiguaient le sang innocent dans des supplices épouvantables; la sentence et les pièces du procès arrivaient à la Tournelje* de Paris avec le condamné. Cette chambre, dont le ressort était immense-, n'avait pas le temps de l'examen; la sentence était confirmée. L'accusé, que des archers avaient conduit dans l'espace de quatre cents milles, à très grands frais, était ramené pendant quatre cents milles, à plus grands frais, au lieu de son supplice; et cela nous apprend l'éternelle reconnaissance que nous devons au roi d'avoir diminué ce ressort^, d'avoir détruit ce grand abus, d'avoir créé des conseils supérieurs dans les provinces, et surtout d'avoir fait rendre gratuitement la justice.

Nous avons déjà parlé ailleurs du supplice de la roue, dans lequel périt, il y a peu d'années*, ce bon cultivateur,

1, La clianibre criminelle du par- Irnienl.

-2. La juridiction du parlement de Paris s'étendait d'une part de l'Anjou à la Cliampagne, et de

l'autre de la Picardie à l'Auverpiie et au Lyonnais.

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