‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 170 sur 259 · En 1771, après le coup d'l:tal de Maupeou · texte numérisé non relu

En 1771, après le coup d'l:tal de Maupeou

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ce bon père de famille, nommé Martin, d'un village du Barrois ressortissant au parlement de Paris. Le premier juge condamna ce vieillard à la torture qu'on appelle ordinaire et extraordinaire, et à expirer sur la roue; et il le condamna non seulement sur les indices les plus équivoques, mais sur des présomptions qui devaient établir son innocence.

Il s'agissait d'un meurtre et d'un vol commis auprès de sa maison, tandis qu'il dormait profondément entre sa femme et ses sept enfants. On confronte l'accusé avec un passant qui avait été témoin de l'assassinat. « Je ne le reconnais pas, dit le passant; ce n'est pas là le meurtrier que j'ai vu ; l'habit est semblable, mais le visage est difl?rent. — Ah! Dieu soit loué, s'écrie le bon vieillard, ce témoin ne m'a pas reconnu. «

Sur ces paroles, le juge s'imagine que le vieillard, plein de l'idée de son crime, a voulu dire : « Je l'ai commis, on ne m'a pas reconnu, me voilà sauvé; » mais il est clair que ce vieillard, plein de son innocence, voulait dire : « Ce témoin a reconnu que je ne suis pas coupable; il a reconnu que mon visage n'est pas celui du meurtrier. « Cette étrange logique d'un bailli, et des présomptions encore plus fausses, déterminent la sentence précipitée de ce juge et de ses assesseurs. Il ne leur tombe pas dans l'esprit d'interroger la femme, les enfants, les voisins, de chercher si l'argent vulé se trouve dans la maison, d'examiner la vie de l'accusé, de confi'onter la pureté de ses mœurs avec ce crime. La sentence est portée; la Tournelle, trop occupée alors, signe sans examen : Bien jugé. L'accusé expire sur la roue devant sa porte ; son bien est confisqué ; sa femme s'enfuit en Autriche avec ses petits enfants. Huit jours après, le scélérat qui avait comn ;s le meurtre est supplicié pour d'autres crimes : il avoue, à la potence, qu'il est coupable de l'assassinat pour lequel ce bon père de famille est mort.

Une fatalité singulière fait que je suis instruit de cette catastrophe. J'en écris à un de mes neveux, conseiller au Parlement de Paris*. Ce jeune homme vertueux et sensible trouve, après bien des recherches, la minute de l'an'èt de la Tournelle égarée dans la poudre d'un greffe. On promet de réparer ce malheur; les temps ne l'ont pas permis; la famille reste dispersée et mendiante dans le pays étranger avec d'autres familles que la misère a chassées de leur patrie.

Dos censeurs me reprochent que j'ai déjà parlé de ces désastres : oui, j'ai peint et je veux repeindre ces tableaux nécessaires, dont il faut multiplier les copies; j'ai dit et je redis que la mort de la maréchale d'Ancre- et celle du maréchal Marillac^ sont la honte éternelle des lâches barbares qui les condamnèrent. On doit répéter à la postérité qu'un jeune gentilhomme de la plus grande espérance* pouvait ne pas être condamné à la torture, au supplice du poing coupé, de la langue arrachée et de la mort dans les flammes, pour quelques emportements passagers de jeunesse dont un an de prison l'aurait corrigé; pour des indiscrétions si secrètes, si inconnues, qu'on fut obligé de les faire révéler par des monitoires^, ancienne procédure de l'inquisition. L'Europe entière s'est soulevée contre cette sentence ; il faut empêcher que l'Europe ne l'oublie.

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