‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 197 sur 259 · Il allait perdre la vue · texte numérisé non relu

Il allait perdre la vue

3. Éloge de Paul-Hippolyle-Emmanuel de Seitres de Caumont, mort à Prague, en avril 17i2, ami et compagnon d'armes de Vauvenargues.

CORRESPONDAN'CE.

trop vrai, en général'. Vous en exceptez sans doute l'amitié. C'est elle qui vous a inspiré, et qui a rempli votre âme de ces sentiments qui condamnent le genre humain. Plus leshommes sont méchants, plus la vertu est précieuse; et l'amitié m'a toujours paru la première de toutes les vertus*, parce " qu'elle est la première de nos consolations. Voilà la première oraison funèbre que le cœur ait dictée, toutes les autres sont l'ouvrage de la vanité'. Vous craignez qu'il n'y ait un peu de déclamation. Il est bien difficile que ce genre d'écrire se garantisse de ce défaut; qui parle longtemps, parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire où il n'y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible ; quelle tragédie est sans remplissage, quelle ode sans strophes inutiles? Mais, quand le bon domine, il faut être satisfait; d'ailleurs, ce n'est pas pour le public que vous avez écrit, c'est pour vous, c'est pour le soulagement de votre cœur; le mien est pénétré de l'état où vous êtes. Puissent les belles-lettres vous consoler ! elles sont en effet le charme de \ la vie quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles 1 le méritent; mais, quand on s'en sert comme d'un organe ' de la renommée, elles se vengent bien de ce qu'on ne leur

1. Voici ce passage : « Il n'est ]ia5 besoin d'avoir fait beaucoup d'expériences des hommes pour connaître leur dureté. Eu vain cherchent-ils à la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion; conniic ils l'ont rarement connue, il est rare aussi qu'ils l'excitent, et leur mort ne touche personne, elle est attendue, désirée, ou du moins oubliée de ceux qui leur sont les plus proches.

Tout ce qui les environne ou les hait, ou les méprise, ou les envie, ou les craint: tous semblent avoir

à leur perte quelque intérêt détourné ; les indilïérents mêmes osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Apiès avoir cherché l'approbaliou du monde pendant tout le cours de leur vie, telle est leur fin déplorable. »

2. Cela e«t vrai : Voltaire aime aussi cordialement qu'il hait.

3. Appréciation tout à fait contestable : chez Bossuet. par exemple, l'oraison funèbre confond la vanité plutôt qu'elle ne s'en inspire. — Voy. plus haut, p. 2-10, et la note 4.

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a pas offert un culte assez pur, elles nous suscitent des ennemis qui persécutent jusqu'au tombeau. Zoïle' eût été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont détestés, qu'ils sont méprisés de toute la terre, et c'est là précisément ce qui les rend dang^ereux. On se trouve compromis, mnlsiré qu'on en ait-, avec un homme couvert d'opprobres.

Je voudrais, malgré ce que je vous dis là, que votre ouvrage fut public; car, après tout, quel Zoïle pourrait médire de ce que l'amitié, la douleur et l'éloquence ont inspiré à un jeune oflicier; et qui ne serait étonné de voir le génie de M. Bossuet à Prague'? Adieu, monsieur; soyez heureux, si les hommes peuvent l'être ; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir s.

Je suis avec les sentiments les plus tendres, etc.

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