‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 203 sur 259 · A MADEMOISELLE CLAIRON · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CLAIRON

Janvier (1730).

Vous avez dû recevoir, mademoiselle, un changement irès léger, mais qui est très important*. Je ne crois pas m'aveugler; je vois que tous les véritables gens de lettres rendent justice à cet ouvrage, comme on la rend à vos talents. Ce n'est que par un examen continuel et sévère de moi-même, ce n'est que par une extrême docilité pour de sages conseils, que je parviens chaque jour à rendre la pièce moins indigne des charmes que vous lui prêtez.

Si vous aviez le quart de la docilité dont je fais gloire, vous ajouteriez des perfections bien singulières à celles dont vous ornez votre rôle. Vous vous diriez à vous-même quel effet prodigieux font les contrastes, les inflexions de voix, les passages du débit rapide à la déclamation douloureuse, les silences après la rapidité, l'abattement morne et s'exprimant d'une voix basse, après les éclats que donne l'espérance ou qu'a fournis, l'emportement. Vous auriez l'air abattu, consterné, les bras collés, la tête un peu

1. Célèbre Iragédienne (son vrai nom élait Claire Leyris de Laliide), née en 1725, morte en 1803. Elle avait débuté cnl7i5, à la Comédie française, où elle devint promptement la rivale de Mlle Dumesnil, (]u'elle surpassait par les qualités l)liysiques. Son humeur hautaine, plus encore que sa mauvaise santé, la lit renoncer à la scène dès 1765.

Peu d'actrices furent plus qu'elle ndulées par le public et par les écrivains : on voit d'après cette lettre, et d'après trois autres qui la précédèrent, sur le même sujet, combien il fallait de précautions,

même à Vollaire, son fervent admiraleur, pour lui glisser quelques avis.

2. Au rôle d'Electre , dans la tragédie d'Oresle. Cette pièce, repièsentée le 15J janvier, était destinée à rabaisser dans l'opinion VÉlectre de Crébillon, vieille déjà de quarante ans. Aussitôt après la première représentation, Voltaire avait repris son œuvre, et annonçait qu'elle serait jouée la seconde fois « avec les corrections qui ont paru nécessaires ». Il venait d'envoyer à Mlle Clairon sou rôle remanié.

baissée, la parole basse, sombre, entrecoupée. Quand Iphise* vous dit :

Pammène* nous conjure De ne point approcher tle sa retraite obscure; Il y va "Je ses jours

vous lui répondriez, non pas avec un ton ordinaire, mais avec tous ces symptômes du découragement, après un ah! très douloureux,

Ah!.. . que m'avez-vous dit'/ Vous vous êtes trompée....

(Acte II, se. 7.)

En observant ces petits artifices' de l'art, en parlant quelquefois sans déclamer, en nuançant ainsi les belles couleurs que vous jetez sur le personnage d'Electre, vous arriveriez à cette perfection à laquelle vous touchez, et qui doit être l'objet d'une âme noble et sensible. La mienne se sent faite pour vous admirer et pour vous conseiller; mais, si vous voulez être parfaite, songez que personne ne l'a jamais été sans écouter des avis, et qu'on doit être docile à proportion de ses grands talents.

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