A MADAME DENIS
A Mayence, le 9 de juillet (l'o3)-.
Il y avait trois ou quatre ans que je n'avais pleuré, et je comptais bien que mes vieilles prunelles ne connaîtraient plus cette faiblesse, jusqu'à ce qu'elles se fermassent pour
1. Elle avait eu lieu avec grand succès le 24 février ; Voltaire n'en savait rien encore.
2. Sur la scène de Francfort terminée deux jours seulement avant la date de cette letU'e,voy. plus haut,
p. liO et suiv. — Mme Denis avait repris le chemin de Paris. Elle écrivait le 26 août : « Il n'y a personne en France, je dis personne sans aucune exception, qui n'ait condamné cette violeuce mêlée de tant
CORRESPO^'DA^'CE.
jamais. Hior, le secrétaire du comte de Stadion* me trouva fondant en larmes; je pleurais votre départ et votre séjour; l'atrocité de ce que vous avez souffert perdait de son horreur quand vous étiez avec moi; votre patience et votre courage m'en domiaient; mais, après votre départ, je n'ai plus été soutenu.
Je crois que c'est un rêve; je crois que tout cela s'est passé du temps de Denys de Syracuse. Je me demande s'il est bien vrai qu'une dame de Paris, voyageant avec un passe-port du roi son maître, ait été traînée dans les rues de Francfort par des soldats, conduite en prison sans aucune forme de procès, sans femme de chambre, sans domestique, ayant à sa porte quatre soldats la baïonnette au bout du fusil, et contrainte de souffrir qu'un commis de Freytag, un scélérat de la plus vile espèce, passât seul la nuit dans sa chambre. Quand on arrêta la Brinvilliers*, le bourreau ne fut jamais seul avec elle; il n'y a point d'exeml»le d'une indécence si barbare. Et quel était votre crime? d'avoir couru deux cents lieues pour conduire aux eaux de Plombières un oncle mourant, que vous regardiez comme voire père.
Il est bien triste, sans doute, pour le roi de Prusse, de n'avoir pas encore réparé cette indignité commise en son nom par un homme qui se dit son ministre. Passe encore pour moi; il m'avaitfait arrêter pour ravoir son livre imprimé de poésies, dont il m'avait gratifié et auquel j'avais quelque droit; il me l'avait laissé comme le gage de ses bontés et connue la réconqjense de mes soins. Il a voulu reprendre
(If ridicule et de cruaiilé. Elle donne ili s inipiessious plus grandes que N uus ne croyez. »
1. Le comle de Sladiou était cousciller intime de l'empereur et ministre d'État de l'élf-clcur de
Mayence. Voltaire s'était servi de lui pour appuyer auprès de l'empereur François 1" sa requête du 5 juin lirétédeul.