A M. LEBRUN
A Ferncy, 7 novembre (17G0).
Je vous ferais, monsieur, attendre ma réponse quatre mois au moins, si je prétendais la faire en aussi beaux vers que les vôtres. 11 faut me borner à vous dire en prose combien j'airne votre Ode et votre proposition. 11 convient assez qu'un vieux soldat du grand Corneille tache d'être utile à la petite tille de son général*. (Juand on bâtit des
1. C'est-à-dire très brèves, laconiques; elles le tleviui-ent beaucou]i moins à partir de cette année même.
'1. Leconited'Argoulal,néeu 1700, mort en 1788, conseiller au parlement de Paris, et plus tard ministre en France du duc de Parme, était fils de M. de Ferriol, receveur général des finances, et neveu par sa mère du cardinal et de la marquise de Tencin. Il était l'ami dévoué, le correspondant assidu de Voltaire, qui l'appelait son « ange gardien ».
Craud amateiu- de théâtre, il était
le messager ordinaire du poète auprès de la Comédie ; c'est à lui que » Voltaire envoyait le manuscrit et \ les diverses corrections de toutes J ses pièces, lui demandant des avis dont il tenait grand compte.
3. Écouchard-Lebrun ( dit Lebrun-Piudare), né en 17-29, mort eu 1807, l'un de nos meilleurs poètes lyriques de second ordre.
Il venait d'adresser une ode à Voltaire pour recommander Mlle Corneille à sa bienfaisance.
■i. Mlle Corneille, alors âgée de tlix-liuil ans, était l'arrière-petite-
CORRESPONDANCE
cliàteaux et des églises, et qu'on a des parents pauvres à soutenir, il ne reste guère de quoi l'aire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne doit être secourue que par les plus grands du royaume.
Je suis vieux ; j'ai une nièce qui aime tous tes beaux-arts *, et qui réussit dans quelques-uns : si la personne dont vous me parlez, et que vous connaissez sans doute, vendait accepter auprès de ma nièce l'éducation la plus honnête, elle en aurait soin comme de sa fille, je chercherais à lui servir de père ; le sien n'aurait absolument rien à dépenser pour elle : on lui payerait son voyage jusqu'à Lyon. Elle serait adressée, à Lyon, à M. Tronchin*, qui lui fournirait une voiture jusqu'à mon château, ou bien une femme irait la prendre dans mon équipage. Si cela convient, je suis à ses ordres, et j'espère avoir à vous remercier jusqu'au dernier jour de ma vie, de m'avoir procuré l'honneur de faire ce que devait faire M. de Fontenelle ^. Une partie de l'éducalion de cette demoiselle serait de nous voir jouer quelquefois les pièces de son grand-père, et nous lui ferions broder les sujets de Cinna et du Cid.
J'ai l'honneur d'être, avec toute l'estime et tous les sentiments que je vous dois, monsieur, voire, etc.
Voltaire.
fille d'un oncle de Pierre et de Thomas Corneille, Pierre Corneille, avocat au parlement de Normandie et secrétaire de la chambre du roi, -jnorl ruiné eu 1675; le père de [ Mlle Corneille, dans une condition \ très précaire, était mouleur en bois.