‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 41 sur 259 · XIII. — CHARLES XII ASSIEGE DANS SA MAISON DE VARNITZA · texte numérisé non relu

XIII. — CHARLES XII ASSIEGE DANS SA MAISON DE VARNITZA

L'ordre et le feîjii f m'eut portés à Bender' par le Bonijouk Imraour, grand maître des écuries, et un CItiaoux

i . Cliarles XII, après la i-elrai(c i sarabie), sur le torriloire turc. Il y ^\c Pnllava (voir le iiiorceau pi-écé- résidait (1713) depuis plus de trois deiil) s'était réfugié à Bouder ^Bes- I aus, traité en roi par le sultan

Bâcha, premier huissier. Le bâcha de Bender reçiit l'ordre chez h^ kan des Tartares'; aussitôt il alla à Varnilza- deiiiaiider si le roi voulait partir comme ami, ou le réduire à exécuter les ordres du sultan.

Charles Xll menacé n'était pas maitre de sa colère, « Obéis à ton maitre, si tu l'oses, lui dit-il, et sors de ma présence. » Le bâcha, indigné, s'en retourna au grand galop, contre l'usage ordinaire des Turcs : en s'en retournant, il rencontra Fabrice, et lui cria toujours en courant : « Le roi ne veut point écouter la raison : tu vas voir des choses bien étranges. » Le jour même il retrancha les vivres du roi, et lui ôta sa garde de janissaires. Il fit dire aux Polonais et aux Cosaques qui étaient à Varnitza, que s'ils voulaient avoir des vivres, il fallait quitter le camp du roi de Suède, et venir se meltie dans la ville de l'ender sous la protection de la Porte. Tous obéirent, et laissèrent le roi réduit aux officiers de sa maison et à trois cents soldats suédois, contre vingt mille Tartares et six mille Turcs.

Il n'y avait plus de provisions dans le camp ni pour les hommes ni pour les chevaux. Le roi ordonna qu'on tuât hors du camp, à coups de fusil, vingt de ces beaux chevaux arabes que le Grand-Seigneur lui avait envoyés, en disant : « Je ne veux ni de leurs provisions ni de leurs chevaux. » Ce fut un régal pour les troupes tartares, qui, comme on sait, trouvent la chair de cheval délicieuse. Cependant les

et largement pensioniié, quand sur les instances du czar. la Porte se résolutà le renvoyer dans ses Etals, en stipulant qu'il ne lui serait fait aucun mal pendant son passage en Pologne. — L'ordre du sultan était accompagné d'un fetfn du mufli, » espèce do mandement, dit Vol-

taire, qui accompagne presque toujours les ordres imjiortanls du ("irand-Seigneur ».

1. Des Tartares de Crimée, alors soumis à la domination tunpie.

2. Petit village voisin de Bender, où Charles XII s'était réfugié pendant une inondation du Dniester.

HISTOIRE. fiô

Turcs et les Tartares investirent de tous côtés le petit camp du roi.

Ce prince, sans s'étonner, fit faire des retranchements réguliers par ses trois cents Suédois : il y travailla luimême; son cliancelier, son trésorier, ses secrétaires, les valets de chambre, tous ses domestiques aidaient à l'ouvrage. Les uns barricadaient les fenêtres, les autres enfonçaient des solives derrière les portes, en forme d'^rcs,boulants.

Quand on eut bien barricadé la maison, et que le roi eut fait le tour de ses prétendus retranchements, il se mit à jouer aux échecs tranquillement avec son favori Grolhusen, comme si tout eût été dans une sécurité profonde. Heureusement Fabrice', l'envoyé de Ilolstein, ne s'était point logé à Varnitza, mais dans un petit village entre Variiilza et Bender, où demeurait aussi M. Jeffreys, envoyé d'Angleterre auprès du roi de Suède. Ces deux ministres, voyant l'orage prêt à éclater, prirent sur eux de se rendre médiateurs entre les Turcs et le roi. Le kan et surtout le hacha de Bender, qui n'avaient nulle envie de faire violence à ce monarque, reçurent avec empressement les offres de ces deux ministres; ils eurent ensemble à Bender deux conférences, où assistèrent cet huissier du sérail et le grand maître des écuries, qui avaient apporté l'ordre du sultan et le fetfa du mufti.

M. Fabrice leur avoua que Sa Majesté suédoise avait de justes raisons de croire qu'on voulait le livrer à ses ennemis en Pologne. Le kan, le hacha et les autres jurèrent sur leurs têtes, prirent Dieu à témoin qu'ils détestaient inie si horrible perfidie; (pi'ils verseraient tout leur sang plutôt

■î. Les leUi-ps do ne personnage, 1 sont une des principales source compagnon de Cliarles XII à Beuiier, ' du celle histoire.

o'4 EXTRAITS EN PROSE DE VOLTAIRE.

([we (]o souffrir qu'on manquât seulement de respect au roi en Pologne; ils dirent qu'ils avaient entre leurs mains les ambassadeurs russes et polojiais, dont la vie leur répondait du moindre afl'ront qu'on oserait faire au roi de Suède. Enliu ils se plaignirent amèrement des soupçons outrageants que le roi concevait sur des personnes qui l'avaient" si bien reçu et si bien traité. Quoitjue les serments ne soient souvent que le langage de la perlidie, Fabrice se laissa persuader par les Turcs : il crut voir dans leurs protestations cet air de vérité que le mensonge n'imite jamais qu'imparfailcmeut. 11 savait bien qu'il y avait eu une secrète correspondance entre le kan tartare et le roi Auguste; mais il demeiu'a convaincu qu'il ne s'était agi dans leur négocialion (pie de faire sortir Charles Xll des terres du Grand- Seigneur. Soit ([uc Fabrice se trompât ou non, il les assura (|u'il représenterai! au roi l'injustice de ses défiances. <( Mais prétendez-vous le forcer à partir? ajouta-t-il. — Oui, dit le bâcha, tel est l'ordre de notre niailre. » Alors il les jtria encore une fois de bien considérer si cet ordre était de verser le sang d'une tète couronnée. « Oui, répiiipia le kau en colère, si cette lète couronnée désobéit au Gi-and- SiMgneur dans son empire. »

Cependant tout étant prêt pour l'assaut, la mort du roi Charles Xll paraissait inévitable, et l'ordre du sultan n'i'laiiî pas posilivcment de le tuer, en cas de résistance, le bâcha engagea le kan à souffrir qu'on envoyât dans le moment un exprès à Audrinople, où était alors le Grand-Seigneur, pour avoir les derniers ordres de Sa Uautesse.

M. Jelfreys et M. Fabrice, ayant obtenu ce peu de relâche, courent en avertir le roi ; ils arrivent avec l'empressement de gens qui apportaient une nouvelle heureuse; mais ils furent très froidement reçus; il les appela médiateurs volontaires, et persista à soutenir que l'ordre du sultan et

le felfa du mufti étaient forgés, puisqu'on venait d'envoyer demander de nouveaux ordres à la Porte.

Le ministre anglais se retira, bien résolu de ne se plus mêler des affaires d'un prince si inflexible. M. Fabrice, aimé du roi, et plus accoutumé à son humeur que le ministre anglais, resta avec lui pour le conjurer de ne pas hasarder une vie si précieuse dans une occasion si inutile.

Le roi, pour toute réponse, lui fit voir ses retranchements, et le pria d'employer sa médiation seulement pour lui faire avoir des vivres; on obtint aisément des Turcs de laisser passer des provisions dans le camp du roi, en attendant que le courrier fut revenu d'Andrinople. Le kan même avait défendu à ses Tartares, impatients du pillage, de rien attenter contre les Suédois jusqu'à nouvel ordre; de sorte que Charles XII sortait quelquefois de son camp avec quarante chevaux, et courait au milieu des troupes tartares, qui lui laissaient respectueusement le passage libre : il marchait même droit à leurs rangs, et ils s'ouvraient plutôt que de résister.

Enfin l'ordre du Grand-Seigneur étant venu de passer au fil de l'épée tous les Suédois qui feraient la moindre résistance, et de ne pas épargner la vie du roi, le bâcha eut la complaisance de montrer cet ordre à M. Fabrice, afin qu'il fit un dernier eflort sur l'esprit de Charles. Fabrice vint faire aussitôt ce triste rapport. (( Avez-vous vu l'ordre dont vous parlez? dit le roi. — Oui, répondit Fabrice. — Hé bien ! dites-leur de ma part que c'est un second ordre qu'ils ont supposé, et que je ne veux point partir. » Fabrice se jeta à ses pieds, se mit en colère, lui reprocha son opiniâtreté : tout fut inutile. « Retournez à vos Turcs, lui dit le roi en souriant; s'ils m'attaquent, je saurai bien me défendre. »

Les chapelains du roi se mirent aussi à genoux devant lui, le conjurant de ne pas exposer à un massacre certain les malheureux restes de Pultava, et surtout sa personne sacrée; l'assurant de plus que cette résistance était injuste, qu'il violait les lois de l'hospitalité, en s'opiniàfrant à rester par force chez des étrangers qui l'avaient si longtemps et si généreusement secouru. Le roi, qui ne s'était point fâché contre Fahrice, se mit en colère contre ses prêtres, et leur dit qu'il les avait pris pour faire les prières et non pour dire leurs avis.

Le général Hord et le général Dahldorf, dont le sentiment avait toujours été de ne pas tenter un combat dont la suite ne pouvait être que funeste, montrèrent au roi leurs estomacs' couverts de blessures reçues à son service; et l'assurant qu'ils étaient prêts à mourir pour lui, ils le supplièrent que ce fût au moins dans une occasion plus nécessaire. (( Je sais par vos blessures et par les miennes, leur dit Charles XII, que nous avons vaillamment combattu ensemble; vous avez fait votre devoir jusqu'à présent; il faut le faire encore aujourd'hui. » Il n'y eut plus alors qu'à obéii"; chacun eut honte de ne pas chercher de mourir avec le roi. Ce prijice, préparé à l'assaut, se flattait en secret du plaisir et de l'honneur de soutenir avec trois cents Suédois les etïbrts de toute une armée. Il plaça chacun à son poste : son chancelier Mûller, le secrétaire Ehrenpreus, et les clercs devaient défendre la maison de la chancellerie; le baron Fief, à la lête des officiers de la bouche, était à un autre poste : les palefreniers, les cuisiniers avaient un autre endroit à garder, car avec lui tout était soldat; il courait à cheval de ses retranchements à sa maison, pro-

1. Leurs poitrines : estomac, ou | Je vais lui présenter non Md/mar ouvert, ce sens, est du style héroïque; Corxeilh., Le lid, \, i.

ainsi Rodrigue dit à Cliimène : ' (c.-ù-d. découvert^

mettant des récompenses à tout le monde, créant des olficicrs, et assurant de faire capitaines les moindres valets (jui combattraient avec courage.

On ne fut pas longtemps sans voir l'armée des Turcs et des Tartares, qui venaient attaquer le petit retranchement avec dix pièces de canon et deux mortiers. Les queues de cheval flottaient en l'air, les clairons sonnaient, les cris de Allah! Allah! se faisaient entendre de tous côtés. Le baron de Grotlnisen remarqua que les Turcs ne mêlaient dans leurs cris aucune injure contre le roi, et qu'ils l'appelaient simplement Detnirbash, tète de fer. Aussitôt il prend le parti de sortir seul sans armes des retranchements; il s'avança dans les rangs des janissaires, qui presque tous avaient reçu de l'argent de lui. a Eh quoi! mes amis, leur dit-il en propres mots, venez-vous massacrer trois cents Suédois sans défense? Vous, braves janissaires qui avez pardonné à cinquante mille Russes*, quand ils vous ont crié amman (pardon), avez-vous oublié les bienfaits que vous avez reçus de nous? et voulez-vous assassiner ce grand roi (le Suède que vous aimez tant, et qui vous a fait tant de libéralités? Mes amis, il ne demande que trois jours, et les ordres du sultan ne sont pas si sévères qu'on vous le fait croire. »

Ces paroles firent un effet queGrothusen n'attendait pas lui-même. Les janissaires jurèrent sur leurs barbes qu'ils n'attaqueraient point le roi, et qu'ils lui donneraient les trois jours qu'il demandait. En vain on donna le signal de l'assaut : les janissaires, loin d'obéir, menacèrent de se jeter sur leurs chefs, si l'on n'accordait pas trois jours au roi de Suède; ils vinrent en tumulte à la porte du bâcha de Bender, criant que les ordres du sultan étaient supposés •

1. AlajournéeduPrutli(21 juillet I les Tui-cs, ne se sauva que gi-âce 1711), où l'armée russe, cernée par I une capitulation.

à cette sédition inattendue, le baclia n'eut à opposer que la patience.

Il feignit d'être content de la généreuse résolution des janissaires, et leur ordonna de se retirer à Bender. Le kan des Tartares, homme violent, voulait donner immédiatement l'assaut avec ses troupes; mais le bâcha, qui ne prétendait pas que les Tartares eussent seuls l'honneur de prendre le roi, tandis qu'il serait puni peut-être de la désobéissance de ses janissaires, persuada au kan d'attendre jusqu'au lendemain.

Le bâcha, de retour à Bender, assembla tous les officiers des janissaires et les plus vieux soldats; il leur lut et leur ht voir l'ordre positif du sultan et le fetfa du mufti. Soixante des plus vieux, qui avaient des barbes blanches vénérables, et qui avaient reçu mille présents de la main du roi, proposèrent d'aller eux-mêmes le supplier de se remettre entre leurs mains et de souffrir qu'ils lui servissent de garde.

Le bâcha le permit; il n'y avait point d'expédient qu'il n'eût pris, plutôt que d'être réduit à faire tuer ce prince. Ces soixante vieillards allèrent donc le lendemain matin à Yarnifza, n'ayant dans leurs mains que de longs bâtons blancs, seules armes des janissaires quand ils ne vont point au combat ; car les Turcs regardent comme barbare la coutume des chrétiens de porter des épées en temps de paix, et d'entrer armés chez leurs amis et dans les églises.

Ils s'adressèrent au baron de Grothusen et au chancelier Mùller; ils leur dirent qu'ils venaient dans le dessein de servir de fidèles gardes au roi; et que, s'il voulait, ils le conduiraient à Andrinople, où il pourrait parler lui-même au Grand-Seigneur. Dans le temps qu'ils faisaient cette proposition, le roi lisait des lettres qui arrivaient de Constantinople, et que Fabrice, qui ne pouvait plus le voir, lui

avait fait tenir par un janissaire. Elles étaient du comte Poniatowski', qui ne pouvait le servir à Bender ni à Andrinople, étant retenu à Constantinople par ordre de la l'orte, depuis l'indiscrète demande des mille bourses'^. Il mandait au roi ({ue les ordres du sultan pour saisir ou massacrer sa personne royale, en cas de résistance, n'étaient que trop réels; qu'à la vérité le sullan élait Irompé par ses ministres, mais que plus l'empereur était trompé dans cette affaire, plus il voulait être obéi; qu'il fallait céder au temps et plier sous la nécessité ; qu'il prenait la liberté de lui conseiller de tout tenter auprès des ministres par la voie des négociations; de ne point mettre de l'inflexibilité où il ne fallait que de la douceur, et d'attendre de la polilicpie et du temps le remède à un mal que la violence aigrirait sans ressource.

Mais ni les propositions de ces vieux janissaires, ni les lettres de Poniatowski, ne purent donner seulement au roi l'idée qu'il pouvait fléchir sans déshonneur. 11 aimait mieux mourir de la main des Turcs que d'être en quelque sorte leur prisonnier : il renvoya ces janissaires sans les vouloir voir, et leur fit dire que, s'ils ne se retiraient, il leur ferait couper la barbe, ce (jui est dans l'Orient le plus outrageant de tous les affronts.

Les vieillards, remplis de l'indignation la plus vive, s'en retournèrent en criant : « Ali! la tète de fer! puisqu'il veut périr, qu'il périsse. » Ils vinrent rendre compte au bâcha de leur commission, et apprendre à leurs camarades de Bender l'étrange réception qu'on leur avait faite. Tous jurèrent alors d'obéir aux ordres du bâcha sans délai, et eurent autant d'impatience d'aller à l'assaut qu'ils en avaient eu peu le jour précédent. L'ordre est donné dans

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