‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 40 sur 259 · Vuy. pugo 48, uole · texte numérisé non relu

Vuy. pugo 48, uole

la bataille si on n'avait point fait de fautes; mais Ions les officiers prétendent que c'en était une grande de la donner, et une plus grande encore de s'enfermer dans ces pays perdus, malgré l'avis des plus sages, contre un ennemi aguerri, trois fois plus fort que Charles XH par le nombre d'hommes et par les ressources qui manquaient aux Suédois. Le souvenir de Narva fut la principale cause du malheur de Charles à Pultava.

Déjà le prince de Wurtemberg, le général Rehnskôld, el plusieurs officiers principaux étaient prisonniers, le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confusion à laquelle il n'y avait plus de ressource. Le comte Piper avec quelques officiers de la chancellerie étaient sortis de ce camp, et ne savaient ni ce qu'ils devaient faire, ni ce qu'était devenu le roi; ils couraient de côté et d'autre dans la plaine. Un major, nonuné Bère, s'offrit de les conduire au bagage; mais les nuages de poussière et de fumée qui couvraient la campagne, et l'égarement d'esprit naturel dans celte désolation, les conduisirent droit sur la contrescarpe de la ville même, où ils furent tous pris par la garnison.

Le roi iiË voiihit point fuir, et ne pouvait se défendre. Il avait en ce moment aui)rès de lui le général Poniatowski, colonel de la garde suédoise du roi Stanislas. Iionnue d'un mérite rare, que son attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C'était un homme qui, dans toutes les occurrences de sa vie, et dans les dangers, où les autres n'ont tout avi plus ([ue de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur. Il fit signe à deux drabans, qui prirent le roi par-dessous les bras, et le mirent à cheval, malgré les douleurs extrêmes de sa blessure.

Poniatowski, quoiqu'il n'eût point de commandement dans l'armée, devenu en cette occasion général par nécessité, rallia cinq cents cavaliers auprès de la personne du roi ; les uns étaient des drabans, les autres des officiers, quelques-uns de simples cavaliers : cette troupe rassemblée, et ranimée par le malheur de son prince, se lit jour à travers plus de dix l'égiments moscovites, et conduisit Charles au miUeudes ennemis, l'espace d'une lieue, jusqu'au bagage de l'armée suédoise.

Le roi, fuyant et poursuivi, eut son cheval tué sous lui ; le colonel Gierla, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conciuérant qui n'avait pu y monter pendant la bataille.

Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand malheur; mais il fallait fuir plus loin; on trouva dans le bagage le carrosse du comte Piper', car le roi n'en eut jamais depuis qu'il sortit de Stockholm'-. On le mit dans cette voiture, et l'on prit avec précipitation la route du Borysthène. Le roi qui, depuis le moment où on l'avait niis à cheval jusqu'à son arrivée au bagage, n'avait pas dit un seul mot, demanda alors ce qu'était devenu le comte Piptir. u II est pris avec toute la chancellerie, lui réponditon. — Et le général Rehnskôld, et le duc de Wurtemberg? ajouta-t-il. — Ils sontaussi prisonniers, lui dit Poniatowski. — Prisonniers chez des /?Msses/ reprit Charles en haussant / les épaules; allons donc, allons plutôt chez les Turcs. « On ' ne remarquait pourtant point d'al)atlement sur son visage et quiconque l'eût vu alors, et eût ignoré son état, n'eût point soupçonné qu'il était vaincu et blessé.

1. Principal ministre de Char- 1 2. Il s'était ùooulé neuf aus ilcïs XU. I puis son départ.

Pendant qu'il s'éloignait, les Russes saisirent son artillerie dans le camp devant Pultava, son bagage, sa caisse militaire, où ils trouvèrent six millions en espèces, dépouilles des Polonais et des Saxons. Près de neuf mille hommes, Suédois ou Cosaques, furent tués dans la bataille; environ six mille furent pris. Il restait encore environ seize mille hommes, tant Suédois et Polonais que Cosaques, qui fuyaient vers le Boryslhène, sous la conduite du général Levenliaupl. Il marcha d'un côté avec ses troupes fugitives; le roi alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était rompit dans la marche, on le remit à cheval. Pour comble de disgrâce, il s'égara pendant la nuit dans un bois; là, son courage ne -pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les douleurs de sa blessure devenues plus insupportables par la fatigue, son cheval étant tondjé de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d'un arbre, en danger d'être surpris à tout moment par les vainqueurs qui le cherchaient de tous côlés'.

Entin, la nuit du 9 au 10 juillet il se trouva vis-à-vis le Boryslhène. Levenhaupt venait d'arriver avec les débris de l'armée. Les Suédois revirent, avecunejoie mêlée de douleur, leur roi qu'ils croyaient mort. L'ennemi approchait; on n'avait ni pont pour passer le fleuve, ni poudre pour se défendre, ni provifjpns pour empêcher de mourir de faim une armée qui n'avait pas mangé depuis deux jours. Cependant les restes de cette armée étaient des Suédois, et ce roi vaincu était Charles XII. Presque tous les officiers croyaient qu'on attendrait là de pied ferme les Russes, et qu'on périrait ou qu'on vaincrait sur le bord du Borysthène. Charles eût pris sans doute cette résolution s'il n'eût été acca-

1. Il soiiiblciiuc Voltaire ailailoplé 1 iicsque, et que la reti'aite se soitau sur ces iucidculs une version roma- I contraire opérée paisiblement.

J)Ié de faiblesse. Sa plaie suppurait, il avait la fièvre; et on a remarqué (jue la plupart des Jionimes les i)lus intrépides perdent dans la fièvre de la suppuration cet instinct de valeur qui, comme les autres vertus, demande une tète / libre. Charles n'était plus lui-même : c'est ce qu'on m'a assuré, et ce qui est le plus vraisemblable. On l'entraîna comme un malade qui ne se connaît plus. Il y avait encore par bonheur une mauvaise calèche qu'on avait amenée à tout hasard jusqu'en cet endroit : on l'embarqua sur un petit bateau; le roi se mit dans un autre avec le f^énéral u Mazeppa*. Celui-ci avait sauvé plusieurs coHVes pleins d'argent; mais le courant étant trop rapide, et un vent violent commençant à souffler, ce Cosaque jeta plus des trois quarts de ses trésors dans le fleuve pour soulager le bateau. MuUer, chancelier du roi, et le comte Poniatowski, homme pins (pu^ jamais nécessaire au roi par les ressources que son esprit lui fournissait dans les disgrâces, passèrent dans d'autres barques avec quelques officiers. Trois cents cavaliers, et un très grand nombre de Polonais et de Cosaques, se fiant sur La bonté, de leurs chevaux, hasar- ^ dèrent de passer le fleuve à la nage. Leur troupe, bien S£££é£, résistait au courant, et rompait les vagues; mais tous ceux qui s'écartèrent un peu au-dessous furent emportés et abîmés dans le fleuve. De tous les fantassins qui risquèrent le passage, aucun n'arriva à l'autre bord.

Tandis que les débris de l'armée étaient dans cette extrémité, le prince MenziLoff s'approchait avec dix mille

1. C'osl le liéros cliaiué pur Byroii etpar ViclorHugo. — Né enPodolio, il avait été, par vengeance, lié tout nu sur un cheval larouclie qui le porta demi-mort jusqu'en Ukraine.

Il devint l'hetmun des Cosaques

de cette contrée. D'abord dévoue à Pierre le Grand, il s'était ensuite attaché à Charles XII, dans l'espoir d'allranchir son pays et d'en l'aire un puissant royaume aux dépens do la Russie démembrée.

•cavaliers, ayant chacun lui fantassin en croupe. Les cadavres des Suédois morts, dans le chemin, de leurs blessures, de fatigue et de faim, montraient assez au prince Menzikoff la route qu'avait prise le gros de l'armée fugitive. Le prince envoya au général suédois un trompette pour lui offrir une capitulation. Quatre officiers généraux furent aussitôt envoyés par Levenhaupt pour recevoir la loi du vainqueur. Avant ce jour, seize mille soldats du roi Charles eussent attaqué toutes les forces de l'empire mos^ covite, et eussent péri jusqu'au dernier plutôt que de se rendre ; mais, après une bataille perdue, après avoir fui l^-^ndant deux jours, ne voyant plus leur prince, qui était contraint de fuir lui-même, les forces de chaque soldat étant épuisées, leur courage n'étant plus soutenu par aucune espérance, l'amour de la vie l'emporta sur lintrél)i(lité. 11 n'y eut que le colonel Troutfetre, qui, voyant approcher les Moscovites, s'ébranla avec un bataillon suédois pour les charger, espérant entraîner le reste des troupes; mais Levenhaupt fut obligé d'arrêter ce mouvement inutile. La capitulation fut achevée, et cette armée entière fut faite prisonnière de guerre. Quelques soldats, d/'sespérés de tomber entre les mains des Moscovites, se l'récipitèrent dans le Borysthène. Deux officiers du régiment de ce brave Troutfetre s'entre-tuèrent, le reste fut fait esclave. Ils défilèrent tous en présence du prince Menzikoff, mettant les armes à ses pieds, comme trente mille Moscovites avaient fait neuf ans auparavant devant le roi de Suède, à ÎN'arva. Mais, au lieu que le roi avait alors renvoyé tous ces prisonniers moscovites qu'il ne craignait pas, le czar retint les Suédois pris à Pultava.

f' Ces malheureux furent dispersés depuis dans les États du czar, mais particulièrement en Sibérie, vaste province de la grande Tartarie, qui, du côté del'orient, s'étend jusqu'aux

HISTOIRE. h<)

frontières de l'empire chinois. Dans ce pays barbare, 01*1 l'usage du pain n'était pas même coimu, les Suédois!; devenus ingénieux par le besoin, y exercèrent les métier^ et les arts dont ils pouvaient avoir quelque teinture. Alorsj toutes les distinctions que la fortune met entre les hommes) furent bannies. L'officier qui ne put exercer aucun métier» fut réduit à fendre et à porter le bois du soldat, devenu! tailleur, drapier, menuisier, ou maçon, ou orfèvre, et qui i gagnait de quoi subsister. Quelques ofliciers devinrent/ peintres; d'autres, architectes. 11 y en eut qui ensei-^ gnèrent les langues, les mathématiques: ils y étabhrent même des écoles publiques, qui, avec le temps, devinrent si utiles et si connues, qu'on y envoyait des enfants de ^ Moscou.

Le comte Piper, premier ministre du roi de Suède, fut longtemps enfermé à Pétersbourg. Le czar était persuadé, comme le reste de l'Europe, que ce ministre avait vendu son maître au duc de Jlarlborough', et avait attiré sur la Moscovie les armes de la Suède, qui auraient pu pacilier l'Europe. Il lui rendit sa captivité plus dure. Ce ministre mourut quelques années après en Moscovie, peu secouru par sa famille, qui vivait à Stockholm dans l'opulence, et plaint inutilement par son roi, qui ne voulut jamais s'abaisser à offrir pour son ministre une rançon qu'il craignait que le czar n'acceptât pas, car il n'y eut jamais de cartel d'échange entre Charles et le czar.

L'empereur moscovite, pénétré d'une joie qu'il ne se mettait pas en peine de dissimuler, recevait sur le champ de bataille les prisonniers, qu'on lui amenait en foide, et

1. Lors lie l'ambassade accomplie par Marlborough auprès de Cliar- Ics XII en 1707; mais Voltaire a exposé, daus ;clle partie de son récit,

les raisons qui l'einpôclient de se ranger à l'opinion courante sur cette i)révaricatiou présumée du comte Piper.

demandait à tout inomeul : « Où est donc mon frère Charles? »

H lit aux généraux suédois l'honneur de les inviter à sa table. Entre autres questions qu'il leur fit, il demanda au général Rehnskôld à combien les troupes du roi son maître pouvaient monter avant la batadle. Rehnskôld répondit que le roi seul en avait la liste, qu'il ne commuiii(iuait à personne; mais que pour lui il pensait que le tout pouvait aller à environ trente mille hommes, savoir, dix-huit mille Suédois, et le reste Cosaques. Le czar parut surpris, et demanda comment ils avaient pu hasarder de pénétrer dans un pays si reculé, et d'assiéger Pultava avec ce peu de monde. « Nous n'avdns pas toujours été consultés, reprit le général suédois ; mais, comme fidèles serviteurs, nous avons obéi aux ordres de notre maître, sans jamais y contredire. )) Le czar se tourna à celte réponse vers quelquesims de ses courtisans, autrefois soupçonnés d'avoir trempé dans des conspirations contre lui : « Ah! dit-il, voilà comme il faut servir son souverain. » Alors, prenant un verre de vin: «A la santé, dit-il, de mes maîtres dans l'art de la guerre ! » Rehnskôld lui demanda qui étaient ceux qu'il honorait d'un si beau titre, o Vous, messieurs les généraux suédois, reprit le czar. — Votre Majesté est donc bien ingrate, reprit le comte, d'avoir tant maltraité ses maîtres ! » Le czar, après le repas, fit rendre les épées à tous les officiers généraux, et les traita comme un prince (jui voulait donner à ses sujets des leçons de générosité et de la politesse qu'il connaissait. Mais ce même prince, qui traita si bien les généraux suédois, fit rouer tous les Cosaques qui tombèrent dans ses mains.

Cependant cette armée suédoise, sortie de la Saxe si triomphante, n'était plus. La moitié avait péri de misère; l'autre moitié était esclave ou massacrée. Charles Xll avait

perdu en un jour le fruit de neuf ans de travaux, et de près de cent combats. Il fuyait dans une méchante calèche, ayant à son côlé le major généi-al llord, blessé dangereusement. Le reste de sa troupe suivait, les uns à pied, les autres à cheval, quehpies-uns dans des charrettes, à travers un désert où ils ne voyaient ni huttes, ni tentes, ni hommes, ni animaux, ni chemins; tout y manquait jus- (|u'à l'eau même. C'était dans le commencement de juillet. Le pays est situé au quarante-septième degré. Le sable aride du désert rendait la chaleur du soleil plus insupportable; les chevaux tombaient; les hommes étaient près de mourir de soif. Un ruisseau d'eau bourbeuse fut l'unique ressource qu'on trouva vers la nuit; on remplit des outres de cette eau, qui sauva la vie à la petite troupe du roi de Suède. Après cinq jours de marche, il se trouva sur le] rivage du fleuve Hypanis, aujourd'hui nommé le Bog par les barbares, qui ont défiguré jusqu'au nom de ces pays, que des colonies grecques firent fleurir autrefois. Ce fleuve se joint à quelques milles de là au Borysthène, et tombe avec lui dans la mer Noire.

( Charles XII, liv. IV. )

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