Avec le prisme. — Encore une découverte Je Newton
globe*; de là ils allèrent aisément de lune en lune. Une comète passait tout auprès de la dernière ; ils s'élancèrent sur elle avec leurs domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent fait environ cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent les satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y restèrent une année, pendant laquelle ils apprirent de fort beaux secrets qui seraient actuellement sous presse sans messieurs les inquisiteurs, qui ont trouvé quelques propositions un peu dures. Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque de l'illustre archevêque de..., qui m'a laissé voir ses livres avec cette générosité et celte bonté qu'on ne saurait assez louer. Aussi je lui promets un long article dans la première édition qu'on fera de Moréri*.
Mais revenons à nos voyageurs. En sortant de Jupiter, ils traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues, et ils côtoyèrent la planète de Mars, qui, comme on sait, est cinq fois plus petite que notre petit globe; ils virent deux lunes qui servent à cette planète, et qui ont échappé aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le P. Castel' écrira, et même assez plaisamment, contre l'existence de ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons philosophes-là savent combien il serait difficile que Mars, qui est si loin du soleil, se passât à moins de deux lunes. Quoi qu'il en soit, nos gens trouvèrent cela si petit, qu'ils craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher, et ils passèrent leur chemin comme deux voyageurs qui dédaignent un mauvais
1. Iluygfins, célèl)re diplomate, liommc de leUres et savant hollandais (16-29-1695).
2. Dictionnaire liistorique et géographique, plusieurs fois refondu,
dont la première édition avait paru en 1673, à Lyon.
3. Savant jésuite, qui dans ses travaux de physique montrait ])lu's d'originalité que de méthode.
cabaret de village, et poussent jusqu'à la ville voisine. Mais le Siricn et son compagnon se repentirent bientôt. Ils allèrent longtemps, et ne trouvèrent rien. Enfin ils aperçurent une petite lueur, c'était la terre; cela fit pitié à des gens qui venaient de Jupiter. Cependant, de peur de se repentir une seconde fois, ils résolurent de débarquer. lis passèrent sur la queue de la comète, et, trouvant une aurore boréale toute prête, ils se mirent dedans, et arrivèrent à terre sur le bord septentrional de la mer Balti([ue, le cinq juillet mil sept cent trente-sept, nouveau style'.
Ce qui leur arrive sur le globe de la Terre.
Après s'être reposés quelque temps, ils mangèrent à leur déjeuner deux montagnes, que leurs gens leur apprêtèrent assez proprement. Ensuite ils voulurent reconnaître le pays où ils étaient. Ils allèrent d'abord du nord au sud. Les pas ordinaires du Sirien étaient d'environ trente mille pieds de roi; le nain de Saturne, dont la taille n'était que de mille loises, suivait de loin en haletant ; or il fallait qu'il fit environ douze pas quand l'autre faisait une enjambée : figurez-vous (s'il est permis de faire de telles comparaisons) un très petit chien de manchon qui suivrait un capitaine des gardes du roi de Prusse*.
1. D'après la réfùrme de Grégoire XIII (lo82K — Elle consistait à supprimer l'avance de dix jours, qui s'était introduite dans le calendrier, sur l'année astronomique, et à prévenir le retour de celle erreur
on réduisant de trois le nombre des années bissextiles sur un laps de quatre siècles.
t. C'est justement à Berlin que Voltaire habitait quand il écrivit ce conte (1752).
Comme ces étrangers-là vont assez vite, ils eurent fait le tour du globe en Irente-six lieures: le soleil, à la vérité, ou plutôt la (erre, fait un pareil voyage en une journée; mais il faut songer qu'on va bien plus à son aise quand on tourne sur son axe que quand on marche sur ses pieds. Les voilà donc revenus d'où ds étaient partis, après avoir vu celte mare, presque imperceptible pour eux, qu'on nomme la Méditerranée, et cet autre petit étang qui. sous le nom du grand Océan, entoure la taupinière. Le nam n'en avait eu jamais qu'à mi-jambe, et à peine l'autre avait-il mouillé son talon. Ils tirent tout ce qu'il purent en allant et en revenant dessus et dessous pour tâcher d'apercevoir si ce globe était habité ou non. Ils se baissèrent. Ils se couchèrent, ils tàtèrent partout; mais leurs yeux et leurs mains n'étant point proportionnés aux petits êtres qui rampent ici, ils ne reçurent pas la moindre sensation qui piit leur faire soupçonner que nous et nos confrères les autres habitants de ce globe avons l'honneur d'exister.
Le nain, qui jugeait quelquefois un peu trop vite, décida d'abord qu'il n'y avait personne sur la terre. Sa première raison était qu'il n'avait vu personne. Micromégas lui lit sentir poliment que c'était raisonner assez mal : « Car, disait-il, vous ne voyez pas avec vos petits yeux certaines étoiles de la cinquantième grandeur que j'aperçois très distinctement; concluez-vous de là que ces étoiles n'existent pas? — jMais, dit le nain, j'ai bien tàté. — Mais, répondit l'autre, vous avez mal senti. — Mais, dit le nain, ce globe-ci est si mal construit, cela est si irrégulier et d'une forme qui me parait si ridicule! tout semble être ici dans le chaos : voyez-vous ces petits ruisseaux dont aucun ne va de droit fd, ces étangs qui ne sont ni ronds, ni carrés, m ovales, m sous aucune forme
régulière; tous ces petits grains pointus dont ce globe est hérissé, et qui m'ont écorché les pieds? (Il voulait parler des montagnes.) Remarquez-vous encore la forme de tout le globe, comme il est plat aux pôles, comme il tourne autour du soleil d'une manière gauche, de façon que les climats des pôles sont nécessairement incultes? En vérité, ce qui fait que je pense qu'il n'y a ici personne, c'est qu'il me parait que des gens de bon sens ne voudraient pas y demeurer. — Eh bien! dit Micromégas, ce ne sont peut-être pas non plus des gens de bon sens qui l'habitent. Mais enfin il y a quelque apparence que ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous parait irrégulier ici, dites-vous, parce que tout est tiré au cordeau dans Saturne et dans Jupiter. Eh! c'est peut-être pour cette raison-là même qu'il y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que dans mes voyages j'avais toujours remarqué delà variété? » Le Saturnien répliqua à toutes ces raisons. La dispute n'eût jamais fini, si par bonheur Micromégas, en s'écliaufilmt à parler, n'eût cassé le fil de son collier de diamants. Les diamants tombèrent ; c'étaient de jolis petits carats* assez inégaux, dont les plus gros pesaient (juatre cents livres, et les plus petits cinquante. Le nain en ramassa quelques-uns; il s'aperçut, en les approchant de ses yeux, que ces diamants, de la façon dont ils étaient taillés, étaient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit microscope de cent soixante pieds de diamètre, qu'il appliqua à sa prunelle; et Micromégas en choisit un de deux mille cinq cents pieds. Ils étaient excellents; mais d'abord on ne vit rien par leur secours, il fallait s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne vit quelque chose d'imper-
1. Le carat est un poids fort petit, équivalent à quatre grains (soit 0',Î128), en usagedans la joaillerie.
— Par extension, on appelle carals, les petits diamants qui se vendent au poids.
ceptible qui remuait entre deux eaux dans la mer Baltique : c'était une baleine. 11 la prit avec le petit doigt fort adroitement; et la mettant sur l'ongle de son pouce, il la lit voir au Sirien, qui se prit à rire pour la seconde fois de l'excès de petitesse dont étaient les habitants de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est habité, s'imagina bien vite qu'il ne l'était que par des baleines; et comme il était grand raisonneur, il voulut deviner d'où un si petit atome tirait son origine, son mouvement, s'il avait des idées, une volonté, une liberté. Micromégas y fut fort embarrassé; il examina l'animal fort patiemment, et le résultat de l'examen fut qu'il n'y avait pas moyen de croire qu'une âme fût logée là*. Les deux voyagein^s inclinaient donc à penser qu'il n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'à l'aide du microscope ils aperçurent quelque chose d'aussi gros qu'une baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce temps-là même une volée de philosophes revenait du cercle polaire, sous lequel ils avaient été faire des obsei'vations dont personne ne s'était avisé jusqu'alors. Les gazelles dirent que leur vaisseau échoua au golfe de Bothnie, et qu'ils eurent bien de la peine à se sauver- : mais on ne sait jamais dans ce monde le dessous des cartes. Je vais raconter ingénument comme la chose se passa, sans y rien mettre du mien; ce qui n'est pas un petit effort pour un historien.