‹ Extraits en prose de VoltaireChapitre 88 sur 259 · II. — L'ESPRIT · texte numérisé non relu

II. — L'ESPRIT

On consultait un homme qui avait quelque connaissance du cœur humain sur une tragédie qu'on devait représenter; il répondit qu'il y avait tant d'esprit dans cette pièce qu'il doutait de son succès. Quoi! dira-t-on, est-ce là un défaut, dans un temps où tout le monde veut avoir de l'esprit, où l'on n'écrit que pour montrer qu'on en a, où le public applaudit même aux pensées les plus fausses quand elles sont brillantes? Oui. sans doute, on applaudira le premier jour, et on s'ennuiera le second.

Ce qu'on appelle esprit est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine : ici l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens, et qu'on laisse entendre dans un

1. Voy. la satire du Pauvre diable, où Voltaire raconte les luésaveutures d'iui de ces miséra-

bles écrivains, tro|i heureux de trouver à la lin pour gagner sa vie uu emploi de portier.

autre; là un rapport délicat entre deux idées peu communes : c'est une métaphore singulière; c'est une recherche de ce qu'un ohjet ne présente pas d'abord, mais de ce qui est en eflet dans lui; c'est l'art ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. Enfin je vous parlerais de toutes les dillerentes façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage; mais tous ces brillants (et je ne parle pas des faux brillants) ne conviennent point ou conviennent fort rarement à un ouvrage sérieux et qui doit intéresser. La raison en est qu'alors c'est l'auteur qui parait, et que le public ne veut voir que le héros. Or ce héros est toujours ou dans la passion ou en danger. Le danger et les passions ne cherchent point l'esprit. Priam et llécube ne font point d'épigrammes quand leurs enfants sont égorgés dans Troie embrasée. Didon ne soupire point en madrigaux en volant au bùciier sur lequel elle va s'immoler. Démoslhéne n'a point de jolies pensées quand il anime les Athéniens à la guerre; s'il en avait, il serait un rhéteur, et il est un homme d'État.

L'art de l'admirable Racine est bien au-dessus de ce (|u'on appelle esprit; mais si Pyrrhus s'exprimait toujours dans ce style :

Vaincu, charfré de fers, de regi'ets consumé, Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.... Hélas! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes?

[Andromaque, I, iv.)

si Oreste continuait toujours à dire que les Scythes sont moins cruels qu'Hcrmionc, ces deux personnages ne ton-

cheraient point du tout : on s'apercevrait que la vraie passion s'occupe rarement de pareilles comparaisons, et qu'il y a peu de proportion entre les feux réels dont Troie fut consumée et les feux de l'amour de Pyrrhus; entre les Scythes qui immolent des hommes et Hermione qui n'aima point Oreste. Cinna (II, i) dit en parlant de Pompée:

Il (le Ciel) a clioisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement; Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme. D'emporter avec eux la liberté de Rome.

Cette pensée a un très grand éclat : il y a là beaucoup d'esprit et même un air de grandeur qui impose. Je suis sûr que ces vers, prononcés avec l'enthousiasme et l'art d'un bon acteur, seront applaudis; mais je suis sûr que la pièce de Cinna, écrite toute dans ce goût, n'aurait jamais été jouée longtemps. En eiTet, pourquoi le Ciel devail-il faire l'honneur à Pompée de rendre les Romains esclaves après sa mort? Le contraire serait plus vrai : les mânes de Pompée devraient plutôt obtenir du Ciel le maintien éternel de cette liberté pour laquelle on suppose qu'il combattit et qu'il mourut*.

Que serait-ce donc qu'un ouvrage rempli de pensées recherchées et problématiques? Combien sont supérieurs il toutes ces idées brillantes ces vers simples et naturels :

Cinna. tu t'en souviens, et veux m'assassiner! Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.

1. Ici, comme ailleurs, Vollaire n'ciilrn pas sviriisamment clans la coii('('|ilioii cornélienne. Le E'unipée •le Corneille n'est pas exactement

celui de l'histoire ; c'est la porsonnilicalion de la République expirante, c'est Vavanl-dcrnier des humains.

Ce n'est pas ce qu'on appelle esprit, c'est le sublime et le simple qui foui la vraie beauté.

Que, dans Rodoyuiie, Anlioclius dise de sa maîtresse, i[ui le quitte après lui avoir indignement proposé de tuer sa mère :

Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur,

Antiochus a de l'esprit; c'est faire une épigramme contre fiodogune*, c'est comparer ingénieusement les dernières paroles qu'elle dit en s'en allant, aux flèches que lesPartlies lançaient en fuyant; mais ce n'est point parce que sa maîtresse s'en va que la proposition de tuer sa mère est révoltante; qu'elle sorte ou (pi'elle demeure, Antiochus a également le cœur percé. L'épigramme est donc fausse; et si Rodogune ne sortait pas, cette mauvaise épigramme ne pouvait plus trouver place.

Je choisis exprès ces exemples dans les meilleurs auteurs, afin qu'ils soient plus frappants. Je ne relève pas dans eux les pointes et les jeux de mots dont on sent le faux aisément : il n'y a personne qui ne rie quand, dans la tragédie de la Toison (Vor, Hypsipyle dit à Médée (III, iv) en faisant allusion à ses sortilèges :

Je 11 ai que des attraits, et vous avez des charmes.

Corneille trouva le théâtre et tons les genres de littérature infectés de ces puérilités, qu'il se permit rarement. Je ne veux point parler ici que de ces traits d'esprit qui seraient admis ailleurs, et que le genre sérieux réprouve. On pour rait appliquer à leurs auteurs ce mot de Plutarque, tra-

1. lîodogune est une princesse lies l'arllics : c'est un jeu de mois. On sait que les Parllies tiraient

lialjilemont des lléclics en se sauvant à clieval et que c'était là leur lactique liabiluelle.

duit avec cette heureuse naïveté d'Amyot : « Tu tiens sans propos beaucoup de bons propos*. »

Jl me revient à la mémoire un des traits brillants que jai vu citer comme un modèle dans beaucoup d'ouvrages dégoût, et même dans le Traité des ÉlKdes de feu M. Roilin. Ce morceau est tiré de la belle Oraison funèbre du grand Turenne, composée par Flécbier. Il est vrai que dans cette oraison Fléchier égala presque le sublime Bossuet, que j'ai appelé- et que j'appelle encore lèsent homme éloquent parmi tant d'écrivains élégants; mais il me semble que le trait dont je parle n'eût pas été employé par lévèque de Meaux. Le voici :

« Puissances ennemies de la France, vous vivez, et l'esprit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour votre mort, etc. Mais vous vivez, et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine, dont les intentions étaient pures, etc. »

Une apostrophe dans ce goût eût été convenable à Rome, dans la guerre civile, après l'assassinat de Pompée, ou dans Londres, après le meurtre de Charles P', parce qu'en effet il s'agissait des intérêts de Pompée et de Charles 1". Mais est-il décent de souhaiter adroitement en chaire la mort de l'empereur, du roi d'Espagne et des électeurs, et de mettre en balance avec eux le général d'armée d'un roi leur ennemi? Les intentions d'un capitaine, qui ne peuvent être que de servir son prince, doivent-elles être comparées avec les intérêts politicpies des têtes couronnées contre lesquelles il servait? Que dirait-on d'un Allemand qui eût souhaité la mort nu roi de France, à propos de la perte du

i. Esactempiit : fi Tii Hi< cp fin'il i 2. [>ans une des rdi lion* du Trmlaiit ailleiir« qu'il iir faiil. >. | plr rlii qnût (1753).

général Merci, dont les intentions étaient pnres*? Ponrqnoi donc ce passage a-t-il toujours été loué par tous les rhéteurs? C'est que la figure est en elle-même belle et pathétique; mais ils n'examinaient point le fond et la convenance de la pensée, Plularque eût dit à Fléchier : « Tu as tenu sans propos un très beau propos. »

Je reviens à mon paradoxe, que tous ces brillants, auxquels on donne le nom d'esprit, ne doivent point trouver place dans les grands ouvrages faits pour instruire ou pour toucher. Je dirai même qu'ils doivent être bannis de l'opéra. La musique exprime les passions, les sentiments, les images; mais où sont les accords qui peuvent rendre une épigramme? Quinaull était quelquefois négligé, mais il était toujours naturel.

De tous nos opéras, celui qui est le plus orné, on plutôt accablé de cet esprit épigranimatique, est le ballet du Triomphe des Arts, composé par un homme aimable*, qui pensa toujours finement, et qui s'exprima de même; mais qui, par l'abus de ce talent, contribua un peu à la décadence des lettres, après les beaux jours de Louis \IV. Dans ce ballet, où Pygmalion anime sa statue, il lui dit (V, vi) ;

Vos premiers mouvements ont été de m'aimer.

Je me souviens d'avoir entendu admirer ce vers dans ma jeunesse par quelques personnes. Qui ne voit que les mouvements du corps de la statue sont ici confondus avec

1. Merci, général espaRnoi, vainqueur (le Tui'enne à Mniii'ullial (1645), et la niriiie année vaincu par (lonilé à Nordiingue, oii il fut lilessé à mort. Bossuel a fait de lui le plus grand éloge dans l'Oraison fuiwbrc

du prince de Condé. On grava sur sa lonilie eetle helle inscription :

« Sia, vialor, hcruëm calcas. »

(ArriHe-toi , passant, c'est un héros que tu foiilef aux pieds.) "1. La Motte.

les mouvements du cœur, et que dans aucun sens la plu'ase n'est française; que c'est en effet une pointe, une plaisanterie? Connnent se pouvait-il faire qu'un homme qui avait tant d'esprit n'en eût pas assez pour retrancher ces fautes éblouissantes? Ce même homme, qui méprisait Homère et qui le traduisit, qui en le traduisant crut le coriiger, et en l'abrégeant crut le faire lire, s'avise de donner de l'esprit à Homère. C'est lui qui, en faisant leparaître Achille réconcilié avec les Grecs prêts à le venger, fait crier à tout le camp {Iliade, IX) :

Que ne vaiiicra-t-ii point? Il s'est vanicu lui-même.

Il faut être bien amoureux du bel esprit pour faire dire une pointe à ciiKj^uante mille hommes.

Ces jeux de l'imagination, ces finesses, ces tours, ces traits saillants, ces gaietés, ces petites sentences coupées, ces familiarités ingénieuses qu'on prodigue aujourd'hui, ne conviennent qu'aux petits ouvrages de pur agrément. La façade du Louvre de Perrault est simple et majestueuse' : un cabinet peut recevoir avec grâce de petits ornements. Ayez autant d'esprit que vous voudrez, ou que vous pourrez, dans un madrigal, dans des vers légers; dans une scène de comédie qui ne sera ni passionnée ni naïve, dans un compliment, dans un petit roman, dans une lettre, où vous vous égayerez pour égayer vos amis.

Loin que j'aie reproché à Voiture d'avoir mis de l'esprit dans ses lettres, j'ai trouvé, au contraire, qu'il n'en avait pas assez, quoiqu'il le cherchât toujours. On dit que les maîtres à danser font mal la révérence, parce qu'ils la veulent trop bien faire. J'ai cru que votre Voiture était souvent dans ce cas : ses meilleures lettres sont étudiées;

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