Majestueuse plulot que simpliî
on sent qu'iL se fatigue pour trouver ce qui se présente si naturellement au cornte Antoine Haniiltoni, à Mme de Sévigné, et à tant d'autres dames qui écrivent sans etl'orts ces bagatelles mieux que Voiture ne les écrivait avec peine- Despréaux, qui avait osé comparer Voiture à Horace dans ses premières satires, changea d'avis quand son goût fut rnùri par l'âge. Je sais qu'il importe très peu aux affaires de ce monde que Voiture soit ou ne soit pas un grand génie, qu'il ait fait seulement quelques jolies lettres, ou que toutes ses plaisanteries soient des modèles; mais pour nous autres, qui cultivons les arts et qui les aimons, nous portons une vue attentive sur ce qui est assez indifférent au reste du monde. Le bon goût est pour nous en littérature ce qu'il est pour les femmes en ajustement; et pourvu qu'on ne fasse pas de son opinion une affaire de parti, il me semble qu'on peut dire hardiment qu'il y a dans Voiture peu de choses excellentes, et que Marot serait aisém.ent réduit à peu de pages.
Ce n'est pas qu'on veuille leur ôter leur réputation ; c'est .au contraire qu'on veut savoir bien au juste ce qui leur a valu cette réputation qu'on respecte, et quelles sont les vraies beautés qui ont fait passer leurs défauts. Il faut savoir ce qu'on doit éviter; c'est là le véritable fruit d'une étude approfondie des belles-lettres; c.'est ce que faisait Horace quand il examinait Lucilius en critique. Horace se fit par là des ennemis ; mais il éclaira ses ennemis mêmes.
Cette envie de briUer et de dire d'une manière nouvelle ce que les autres ont dit est la source des expressions nouvelles, comme des pensées recherchées. Oui ne peut briller par une pensée veut se faire remarquer par un mot.
1. L'auteur des Mémoires diichevalicr (le Grammont . — Ecossais (l'origine, né eu l(3-iG, mort en 1717;
il partagea les vicissitudes de Charles 11 et de Jacques II, en Angleterre et en exil.
Voilà pourquoi on a voulu en dernier lieu substituer amabilités au mot d'agréments, négligemment à avec négligence, badiner les amours à badiner avec les amours. On a cent autres atrectations de cette espèce. Si on continuait ainsi, la langue des Bossuet, des Racine, dcsl'ascal, des Corneille, des Boileau, des Fénelon, deviendrait bientôt surannée. Pourquoi éviter une expression qui est d'usage,, pour en introduire une qui dit précisément la même chose? Un mot nouveau n'est pardonnable que quand il est absolument nr'cevsaire, intelligible et sonore'. On est obligé d'en créer en physique; une nouvelle découverte, une nouvelle machine exigent un nouveau mot : mais fait-on de nouvelles découvertes dans le cœur humain? y a-t-ii une autre grandeur que celle de Corneille et de Bossuet? y a-t-il d'autres passions que celles qui ont été maniées par Racine, eflleurées par Qiiinault? y a-t-il une autre morale évangélique que celle du P. Bourdalou( ?
Ceux qui accusent notre langue de n'être pas assez féconde doivent en effet trouver de la stérihté, mais c'est dans eux-mêmes, rem verba sequuntur- : quand on est bien pénétré d'une idée, quand un esprit juste et plein de chaleur possède bien sa pensée, elle sort de son cerveau tout ornée des expressions convenables, comme Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter. Enfin la conclusion de tout ceci est qu'il ne faut rechercher ni les pensées, ni les expressions; et que l'art, dans tous les grands ouvrages, est de bien raisonner sans trop faire d'arguments; de bien peindre sans vouloir to''' peindre, d'émouvoir sans vouloir
1 Cf. Fénelon, Lettre à l'Acad. :
a i'n terme nous manque, nous en sentons le besoin : ciioisissez un son doux et éloigné de toute équi-
voque, qui s'accommode à notre langue, etc. »
2. Horace, Art poét., 311. — Les mots viennent à la suite de l'idée.
toujours exciter les passions. Je donne ici de beaux conseils, sans doute. Les ai-je pris pour moi-même? Hélas non '.
Pauci, quos wquvs mnavit
Jupiter, aiit ardehs evejcit ad setheia virliis, Dis geiiili, poluere-...
{Dicl. 2>hilos., Esprit.)
m. — LE GOUT.
Section 1. — Le goût, ce sens, ce don de discerner nos aliments, a produit dans toutes les langues connues la métaphore qui exprime par le mot goût, le sentiment des beautés et des défauts dans tous les arts : c'est un discernement prompt, comme celui de la langue et du palais, et qui prévient comme lui la réflexion; il est, comme lui, sensible et voluptueux à l'égard du bon: il rejette, comme lui, le mauvais avec soulèvement; il est souvent, comme lui, incertain et égaré, ignorant même si ce qu'on lui présente doit lui plaire, et ayant quelquefois besoin, comme lui, d'habitude pour se former.
Il ne suffit pas, pour le goût, de voir, de connaître la beauté d'un ouvrage; il faut la sentir, en être touché. Il ne suffit pas de sentir, d'être touché d'une manière confuse ; il faut démêler les diflerentes nuances. Rien ne doit échapper à la promptitude du discernement ; et c'est encore une ressemblance de ce goût intellectuel, de ce goût des