Et daiis la Camille d'Horace
que ses héros ne sont que des raisonneurs clans ses quinze ou seize derniers ouvrages. Les vers de ces pièces sont durs, obscurs, sans harmonie, sans grâce. Mais s'il s'est élevé nillniment au-dessus de Shakspeare dans les tragédies de son bon temps, il n'est jamais touibé si bas dans les autres; et s'il fait dire malheureusement à César qu'il vient ennoblir par le titre de captif, le titre de vainqueur à prése7it affectif, César ne dit point chez lui les extravagances qu'il débile dans Shakspeare.
Rareté des gens de goût. — On est afHigé quand on considère, surtout dans les climats froids et humides, celle foule prodigieuse d'hommes qui n'ont pas la moindre élincelle de goût, qui n'aiment aucun des beaux-aris, cpii ne lisent jamais, et dont quelques-uns feuilletlent loul au plus un journal une fois par mois pour être au courant, et pour se mettre en état de parler au hasard des choses dont ils ne peuvent avoir que des idées confuses.
Entrez dans une petite ville de province, rarement vous y trouverez un ou deux libraires. Il en est qui en sont entièrement privées. Les juges, les chanoines, l'évêque, le subdélégué, l'élu, le receveur du grenier à sel, le citoyen aisé, personne n'a de hvres, personne n'a l'esprit cultivé ; on n'est pas plus avancé qu'au xn° siècle. Dans les capitales des provinces, dans celles même qui ont des académies, que le goût est rare!
11 faut la capitale d'un grand royaume pour y établir la demeure du goût; encore n'esfil le partage que du très petit nombre, toute la populace en est exclue. Il est inconnu aux familles bourgeoises, où l'on est continuellement occupé du soin de sa fortune, des détails domestiques, et d'une grossière oisiveté, amusée par une partie de jt'u. Toutes les places qui tiennent à la judicature, à la
CRITIQIE ET LITTERATURE.
finance, au commerce, ferment la porte aux beaux-arts ^ C'est la honte de l'esprit humain que le goût, pour l'ordinaire, ne s'introduise que chez l'oisiveté opulente. J'ai connu un commis des bureaux de A'ersailles, né avec beaucoup d'esprit, qui disait : « Je suis bien malheureux, je n'ai pas le temps d'avoir du goût ».
Dans une ville telle que Paris, peuplée de plus de six cent mille personnes, je ne crois pas qu'il y en ait trois mdle qui aient le goût des beaux-arts. Qu'on représente un chef-d'œuvre dramatique, ce qui est si rare, et qui doit l'être, on dit : « Tout Paris est enchanté; » mais on en imprime trois mille exemplaires tout au plus.
Parcourez aujourd'hui l'Asie, l'Afrique, la moitié du Nord; où verrez-vous le goût de l'élocjuence, de la poésie, de la peinture, de la musique? Presque tout l'univers est barbare.
Le goût est donc comme la philosophie; il appartient à un très petit nombre d'àmes privilégiées.
Le grand bonheur de la France fut d'avoir dans Louis XIV un roi qui était né avec du goût.
.Pauci, quos œquus amavit
Jupiter, aul anlens evexit ad œlhera virlus, Dis genili, potuere....
(Vinc, .€«., VI, 129-1312.)
C'est en vain qu'Ovide (Métam., I, 80) a dit que Dieu nous créa pour regarder le ciel : Erectos ad sidéra tollcre vullus; les hommes sont presque tous courbés vers la terre.
Pourquoi une statue informe, un mauvais tableau où les
1. Le goût (les beaux-arts est-il plus éclairé qu'il y a uu siècle, dans la classe moyenne'? jo u'oscrais
l'aflirnier; du moins est-il, on peut le voir, beaucoup plus répandu.