‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 127 sur 207 · Voltaire lui-iii.Miie · texte numérisé non relu

Voltaire lui-iii.Miie

« Dans la marche que l'on fait prendre à la phrase française, on renverse entièrement l'ordre des choses qu'on y rapporte; et, pour avoir égard au génie, ou plutôt à la pauvreté de nos langues vulgaires, on met en pièces le tableau de la nature. Dans le français, le jeune homme renverse avant qu'on sache qu'il y ait quelqu'un à renverser; le grand Goliath est déjà par terre, qu'il n'a encore été fait aucune mention ni de la fronde ni de la pierre qui a fait le coup ; et ce n'est qu'après que l'étranger a la tête coupée que le jeune homme trouve une épée au lieu de fronde pour l'achever. Ceci nous conduit à une vérité fort remarquable, que c'est se tromper de croire, comme on fait, qu'il y ait inversion ou renversement dans la phrase des Anciens, tandis que c'est réellement dans notre langue moderne qu'est le désordre. »

Je vois ici tout le contraire ; et, de plus, je vois dans chaque partie de la phrase française un sens achevé qui me fait attendre un nouveau sens, une nouvelle action. Si je dis, comme dans le latin : « Goliath, homme d'une procérité inusitée, l'adolescent David, » je ne vois là qu'un géant, qu'un enfant; point de commencement d'action; peut-être que l'enfant prie le géant de lui abattre des noix ; et peu m'importe. Mais, « David, à peine dans son adolescence, sans autres armes qu'une simple fronde; voilà déjà un sens complet, voilà un enfant avec une fronde : qu'en va-t-il faire? Il renverse; qui? un géant; comment? en l'atteignant au front. Il lui arrache son grand sabre; pourquoi? pour couper la tête du géant. Y a-t-il une gradation plus marquée?

Mais ce n'était pas de tels exemples que l'auteur du Mécanisme du langage devait proposer. Que ne rapportait-il de beaux vers de Racine? que n'en comparait-il la syntaxe naturelle avec les inversions admises dans toutes nos anciennes poésies?

Jusqu'ici la Fortune et la Victoire mêmes Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. Mais ce temps-là u'est plus

{Milhridale, acte III, se. v.)

Transposez les termes selon le génie latin, à la manière de Ronsard : « Sous diadèmes trente cachaient mes cheveux blancs Fortune et Victoire mêmes. Plus n'est ce temps heureux! »

C'est ainsi que nous écrivions autrefois ; il n'aurait tenu qu'à nous de continuer : mais nous avons senti que cette construction ne convenait pas au génie de notre langue, qu'il faut toujours consulter. Ce génie, qui est celui du dialogue, triomphe dans la tragédie et dans la comédie, qui n'est qu'un dialogue continuel ; il plaît dans tout ce qui demande de la naïveté, de l'agrément, dans l'art de narrer, d'expliquer, etc. 11 s'accommode peut-être assez peu de l'ode, qui demande, dit-on, une espèce d'ivresse et de désordre, et qui autrefois exigeait de la musique.

Quoi qu'il en soit, connaissez bien le génie de votre langue ; et, si vous avez du génie, mêlez-vous peu des langues étrangères, et surtout des orientales, à moins que vous n'ayez vécu trente ans dans Alep.

Section IL

Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain. (Boileau, Art poét.)

Trois choses sont absolument nécessaires : régularité, clarté, élégance. Avec les deux premières on parvient à ne pas écrire mal ; avec la troisième on écrit bien.

Ces trois mérites, qui furent absolument ignorés dans l'Université de Paris depuis sa fondation, ont été presque toujours réunis dans les écrits de RoUin, ancien professeur. Avant lui on ne savait ni écrire ni penser en français ; il a rendu un service éternel à la jeunesse.

Ce qui peut paraître étonnant, c'est que les Français n'ont point d'auteur plus châtié en prose que Racine et Boileau le sont en vers; car il est ridicule de regarder comme des fautes quelques nobles hardiesses de poésie, qui sont de vraies beautés, et qui enrichissent la langue au lieu de la défigurer.

Corneille pécha trop souvent contre la langue, quoiqu'il écrivît dans le temps même qu'elle se perfectionnait. Son

malheur était d'avoir été élevé en province, et d'y composer înème ses meilleures pièces. On trouve trop souvent chez lui des impropriétés, des solécismes, des barbarismes et de lobscurité ; mais aussi dans ses beaux morceaux il est souvent aussi pur que sublime.

Celui 1 qui commenta Corneille avec tant d'impartialité, celujr qui dans son Commentaire parla avec tant de chaleur des beaux morceaux de ses tragédies, et qui n'entreprit le commentaire que pour mieux parvenir à l'établissement de la petite-fille de ce grand homme, a remarqué qu'il n'y a pas une seule faute de langage dans la grande scène de Cinna et d'Emilie, où Cinna rend compte de son entrevue avec les conjurés; et à peine en trouve-t-il une ou deux dans cette autre scène immortelle où Auguste délibère s'il se démettra de l'empire.

Par une fatalité singulière, les scènes les plus froides de ses autres pièces sont celles où ron trouve le plus de vices de langage. Presque toutes ces scènes n'étant point animées par des sentiments vrais et intéressants, et n'étant remplies que de raisonnements alambiqués, pèchent autant par l'expression que par le fond môme. Rien n'y est clair, rien ne se montre au grand jour ; tant est vrai ce que dit Boileau :

Ce que Tou conçoit bleu s'énonce clairement.

L'impropriété des termes est le défaut le plus commun dans les mauvais ouvrages.

Harmonie des langues.

J'ai connu plus d'un Anglais et plus d'un Allemand qui ne trouvaient d'harmonie que dans leurs langues. La langue russe, qui est la slavonne mêlée de plusieurs mots grecs et de quelques-uns tartares, paraît mélodieuse aux oreilles russes.

Cependant un Allemand, un Anglais qui aura de l'oreille

et du goût, sera plus content d'oitranos que de heaven et de himmel; d'anth'opos que de ma7i ; de Theos que de God ou Gott; d'arisfos que de good. Les dactyles et les spondées flatteront plus son oreille que les syllabes uniformes et peu senties de tous les autres langages.

Toutefois, j'ai connu de grands scoliastes qui se plaignaient violemment d'Horace. Comment ! disent-ils, ces gens-là qui passent pour les modèles de la mélodie, non seulement font heurter continuellement des voyelles les unes contre les autres, ce qui nous est expressément défendu ; noTi seulement ils vous allongent ou vous raccourcissent un mot à la façon grecque, selon leur besoin, mais ils vous coupent hardiment un mot en deux; ils en mettent une moitié à la fin d'un vers, et l'autre moitié au commencement du vers

suivant :

Redditum Cyri solio Phraaten Dissidens plebi numéro beatorum eximit virtus, etc. *.

(Hor., lib. Il, od. ii, 11.)

C'est comme si nous écrivions dans une ode en français -.

Défions-nous de la fortune, et n'eu croyons que la vertu.

Horace ne se bornait pas à ces petites libertés ; il met à la

fin de son vers la première lettre du mot qui commence le

vers qui suit :

Jove non probante uxorius aninis.

(Hor., lib. I, od. ii, 79-20.)

Ce dieu du Tibre aimait beaucoup sa femme.

Que dirons-nous de ces vers harmonieux :

Septimi Gades aditure mecum, et Cantabrum indoctum juga ferre nostra, et...

(Hor., lib. H, od. vi, 1-2.)

1. « Phraate est rétabli sur le trône de Cyrus, mais la vertu se sépare du vulgaire, et l'exclut du nombre des mortels fortunés, n

Scptime, qu'avec moi je mène à Cadix, et Qui verrez le Cautabre ignorant du joug, et.

Horace en a cinquante de cette force, et Pindare en est tout rempli.

« Tout est noble dans Horace, » dit Dacier dans sa préface. N'aurait-il pas mieux fait de dire : « Tantôt Horace a de la noblesse, tantôt de la délicatesse et de l'enjouement, etc.? »

Le malheur des commentateurs de toute espèce est, ce me semble, de n'avoir jamais d'idée précise, et de prononcer de grands mots qui ne signifient rien. M. et M"° Dacier y étaient fort sujets, avec tout leur mérite.

Je ne vois pas quelle noblesse, quelle grandeur peut nous frapper dans ces ordres qu'Horace donne à son laquais, en vers qualifiés du nom d'ode. Je me sers, à quelques mots près, de la traduction même de Dacier.

« Laquais, je ne suis point pour la magnificence des Perses Je ne puis souffrir les couronnes pliées avec des bandelettes de tilleul. Cesse donc de l'informer où tu pourras trouver des roses tardives. Je ne veux que du simple myrte sans autre façon. Le myrte sied bien à un laquais comme toi, et à moi qui bois sous une petite treille. »

Ses vers contre de pauvres vieilles, et contre des sorcières, me semblent encore moins nobles que l'ode à son laquais.

Mais revenons à ce qui dépend uniquement de la langue. Il paraît évident que les Romains et les Grecs se donnaient des libertés qui seraient chez nous des licences intolérables.

Pourquoi voyons-nous tant de moitiés de mots à la fin des vers dans les odes d'Horace, et pas un exemple de cette licence dans Virgile?

N'est-ce point parce que les odes étaient faites pour être chantées, et que la musique faisait disparaître ce défaut? il faut bien que cela soit, puisqu'on voit dans Pindare tant de mots coupés en deux d'un vers à l'autre, et qu'on n'en voit pas dans Homère.

Mais, nie dira-t-on, les rapsodes chantaient les vers d'Homère. On chantait des morceaux de YÉnéidc à Rome, comme

on chante des stances de l'Arioste et du Tasse en Italie. Il est clair, par l'exemple du Tasse, que ce ne fut pas un chant proprement dit, mais une déclamation soutenue, à peu près comme quelques morceaux assez mélodieux du chant grégorien.

Les Grecs prenaient d'autres libertés qui nous sont rigoureusement interdites ; par exemple, de répéter souvent dans la même page des épithètes, des moitiés de vers, des vers même tout entiers : et cela prouve qu'ils ne s'astreignaient pas à la même correction que nous. Le -ôoa; œ/.'j; 'A/iXXsj;*, l'oÀja-'.aocôua-a s/ovtec^, l'sxrjOoXov 'ArôXXwv&c^, etc., flattent agréablement l'oreille. Mais si dans nos langues modernes nous faisions rimer si souvent « Achille aux pieds légers, les tlèches d'Apollon, les demeures célestes », nous ne serions pas tolérés.

Si nous faisions répéter par un personnage les mêmes paroles qu'un autre personnage lui a dites, ce double emploi serait insupportable encore.

Si le Tasse s'était servi tantôt du dialecte bergamasque, tantôt du patois du Piémont, tantôt de celui de Gênes , il n'aurait été lu de personne. Les Grecs avaient donc pour leur poésie des facilités qu'aucune nation ne s'est permises. Et de tous les peuples, le Français est celui qui s'est asservi à la gêne la plus rigoureuse.

Section III. — Il n'est aucune langue complète, aucune qui puisse exprimer toutes nos idées et toutes nos sensations; leurs nuances sont trop imperceptibles et trop nombreuses. Personne ne peut faire connaître précisément le degré du sentiment qu'il éprouve. On est obligé, par exemple, de désigner sous le nom général d'amour et de haine mille amours et mille haines toutes différentes ; il en est de même de nos douleurs et de nos plaisirs. Ainsi toutes les langues sont imparfaites comme nous.

Elles ont toutes été faites successivement et par degré?

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