I. L'usage, juge et arbitre souverain
Quem pênes arbitrium est et jus et norma loqueyidi.
a depuis Voltaire prononcé malgré lui dans plus d'un cas. — Ainsi, à propos de l'expression tourner la justice, q\ï il blâme, ne lisons-nous pas aujourd'hui dans Maître Guérin d'iîmile Augier, et n'applaudissons-nous pas à la représentation . <i Mais la loi même, vous la tournez. — Donc je la respecte »? (,\cte V, se. ii.) On dira peut-être que ce n'est pas le mot tournez qu'on applaudit, mais la réponse naïve du vioui et roué notaire. — Encore est-il que le mot tourner employé dans ce sens est passé dans la langue.
un certain sens; mais tourner la justice ne peut signifier séduire, corrompre la justice.
Au bruit que contre vous sa malice a tourné.
Tourner un bruit ne peut pas plus se dire que tourner la justice. On peut tourner des traits contre quelqu'un ; mais un bruit ne peut être une chose qui se tourne.
On peut aisément remarquer que l'exposition de ces fautes n'est pas d'un critique malin qui clierche vainement à rabaisser Molière, mais d'un esprit équitable, qui veut combattre l'abus qu'on fait quelquefois des écrits de ce grand homme, en citant pour des autorités consacrées des fautes de langue. C'est dans cette vue innocente et utile que je veux examiner la tragédie de Pompée de Pierre Corneille.
Examen des fautes de langage dans la tragédie de Pompée.
Sous les titres aOreux dont le droit de l'épée, Justifiant César, a condamné Pompée.
On ne peut pas dire le titre dont on condamne, mais le titre sur lequel, par lequel, ou le titre qui condamne.
Et qui veut être juste en de telles saisons Balance le pouvoir, et non pas les raisons.
En de telles salso7is est une expression lâche et vicieuse Balance le pouvoir n'est pas le mot propre ; il voulait dire, consulte son pouvoir.
Cet hémistiche, et non pas les 7'aisons, dit tout le contraire de ce qu'il doit dire. Ce sont précisément les raisons, c'est-àdire la raison d'État qu'on examine et qu'on pèse.
Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé?
Le mot foudroyé est très impropre; un fardeau ne foudroie pas, il accable.
Mais quoique vos encens le traitent d'immortel.
Le motd'enceiîs ne peut admettre de pluriel. Il fallait absolument votre encens.
Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang A ne point l'acquitter qu'aux dépens de leur sang.
On ne dit point le rang d'une dette, mais la nature d'une dette; et il fallait dire, à ne s'en acquitter qu'aux dépens de leur sang. La négative point ne se met jamais avec ne, quand elle est suivie d'un que. Je ne corrigerai ce vers que quand on m'en aura montré le défaut. Je n'irai à Paris que quand je serai libre; je n'écrirai que quand j'aurai du loisir, etc.
Assurer sa puissance et sauver son estime.
Sauver n'a là aucun sens. Il ne veut pas dire conserver sa réputation, il ne signitie pas conserver son estime; il est un barbarisme inintelligible.
Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit.
Prêter Vesprit n'est pas français; mais c'est une licence qu'on devrait peut-être accorder à la poésie.
Et son dernier soupir est un soupir illustre.
Soupir illustre est bon, à la vérité, en grammaire; mais en poésie il tient un peu du phébus.
Ce prince d'un sénat maître de l'univers... Sitôt que d'un malheur sa fortune est suivie, Les monstres de l'Egypte ordonnent de sa vie!
La construction est vicieuse : elle serait pardonnable aune grande passion; mais ici c'est Cléopàtre qui parle de sangfroid.
11 en coûte la vie et la tête à Pompée!
On sent combien la tête est de trop.
Je couuais ma portée, et ne prends point le change.
Vous montrez cependant un peu bien du mépris.
Ces deux vers, et surtout le dernier, sont des expressions basses et populaires, et un peu bien du est barbare.
Et plus dans l'insolence elle s'est emportée.
On s'emporte à des excès d'insolence; on s'emporte avec insolence, à trop d'insolence, et non pas dans l'insolence.
De s'en plaindre à Pompée auparavant qu'à lui.
Il fallait avant qu'à lui. L'adverbe auparavant ne sert jamais de conjonction. On ne dit point : Je passerai par Strasbourg auparavant d'aller à Paris; mais avant d'aller à Paris, ou avant que daller à Paris.
De relever du coup dont ils sont étourdis. Il fallait de se relever ; étourdis est trop bas.
Quoi qu'il en fasse, enfin.
Il faut quoi qu'il fasse, surtout dans le style noble.
Il veuait à plein voile.
On dit pleines voiles. Ce mot voile est féminin.
Voilà ce qu'attendait.
Ce qu'au juste Osiris la reine demandait.
Le régime de ces deux verbes est mal placé; c'est une faute, mais légère.
Tout beau, que votre haine en son sang assouvie, Et pour en bien parler, nous vous devons le tout.
Tout beau, nous vous devons le tout, sont des termes bas et comiques; mais ce ne sont pas des fautes grammaticales.
11 nous fallait, pour vous, craindre votre clémence, Et que le seutinicnt d'un cœur trop ijcuéreux, Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux.
Toute cette phrase est mal construite. Voici le sens : Votre
clémence était dangereuse pour vous; et nous avons craint que, par un sentiment trop généreux, vous ne vous rendissiez malheureux en usant mal de vos droits.
Je m'apaiserais Rome avec votre supplice.
On ne peut point dire s'apaiser quelqu'un, comme on dit s'immoler, se concilier, s'aliéner quelqu'un.
Comme a-t-elle reçu les offres de ma flamme?
Comme, au lieu de comment, était déjà une faute du temps
de Corneille.
Elle craiut, toutefois, L'ordinaire mépris que Rome fait des rois.
On traite avec mépris; on a du mépris; on ne fait point de mépris.
D'un astre envenimé l'invincible poison.
L'invincible poison d'un astre est une pensée fausse, mal exprimée, quoique la grammaire soit ici observée.
Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes.
11 fallait que le bonheur de mes armes.
Quoi! de la même main et de la même épée, Dans un tel désespoir à vos yeux a passé.
Comment peut-on passer d'une main et d'une épée dans un désespoir?
Quelques soins qu'ait César.
On prend des soins, on a soin de quelque chose, on agit avec soin; mais on ne peut dire en général, avoir des soins.
Pour de ce grand dessein assurer le succès.
Cette inversion n'est pas'permise. On en sent la raison. Elle vient de la dureté de ces deux monosyllabes ]iour de.
Ainsi que la naissance ils ont les esprits bas.
11 fallait, ils ont l'esprit bas, surtout naissance étant au singulier.
De quoi peut satisfaire un cœur si généreux, Le sang abject et vil de ces deux malheureux?
De quoi peut satisfaire n'est pas français; il fallait, com:ncnl ou en quoi.
J"eu ai déjà parlé; mais il a su gauchir. Gauchi?' est un terme trop peu noble.
C'est ce glorieux titre à présent effectif. Effectif est un terme de barreau.
A mes vœux innocents sont autant d"ennemis.
Il fallait de mes vœux; on n'est pas ennemi à, on est ennemi
de.
Permettez cependant qu'à ces douces amcsxes
Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces.
Ces deux vers sont un galimatias, pour le sens et pour l'expression. Des amorces ne donnent pas des forces, et on ne se sent pas un cœur nouveau à une amorce.
Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge?
Un songe qui forme un mensonge sur des vœux, forme une phrase trop entortillée et trop peu exacte. C'est du galimatias.
Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger.
On court venger, saisir, prendre, combattre. On ne court point à combattre, à prendre, à saisir, à venger.
Pour grand qu'en soit son prix, son péril en rabat.
Pour, grand que n'était plus en usage dès le temps de Corneille. On ne trouve pas de ces expressions surannées dans
les Lettres provinciales qui sont de même date. Il en rabat est un terme de tout temps ignoble.
Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre.
Il faut juger de sa vertu par la mienne. Il n'est pas permis de joindre, en cette occasion, le pluriel au singulier. Phèdre, dans Racine, au lieu de dire.
J'excitai mou courage à le persécuter,
(Acte I, se. lu.)
ne dit ^omi, j'excitai notre courage à le persécuter.
Parce qu'au point qu'il est, j'en voudrais faire autant.
farce que fait toujours, en vers, un très mauvais effet; au point qu'il est est actuellement suranné et familier.
Je ne viens pas ici pour troubler une plainte Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte.
Il fallait dire permise à la douleur, et non pas trop juste. Une plainte n'est pas juste à la douleur comme un habit est juste au corps.
Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas.
11 ïîxntjene le suis pas, parce que ce le est neutre et indéclinable. Si on demandait à des dames, êtes-vous satisfaites? elles répondraient, nous le sommes, et non pas nous les sommes. Ainsi, une femme doit dire je le suis, et non je la suis.
Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir. Il fallait, aucun ordre, aucun som n'a pu le secourir.
Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci; Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici.
De ton cœur adouci, ne peut se mettre au lieu de ta clémence. Ce qu'il peut l'être, ne peut être reçu pour signifier autant
qu'il peut l'être; et c'est une grande faute de langage dans un auteur moderne d'avoir mis
Je vous aime tout ce qu'on peut aimer.
Ta nouvelle victoire, et le bruit éclalaut
Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant.
JJn peuple qui pousse un bruit mix changements de roi, est un galimatias insupportable.
Et parmi ces objets ce qui le plus m'afQige.
11 n'est pas permis, dans le style noble, de placer ainsi
l'adverbe au-devant du verbe. On ne peut pas dire en vers
héroïques ce qui darantarje me plaît, ce que patiemment je
supporte, ce qu'à contre-cœur je fais, ce que prudemment je
diffère.
.... J'ajoute une requête.
Ce terme du barreau n'est point admis dans la poésie noble.
Faites un peu de lorce à votre impatience.
Calmez, modérez votre impatience: mettez un frein à votre impatience, voilà le mot propre. Faire force est barbare.
.... Non pas, César, non pas à Rome encor : 11 faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles; Et, quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi...
Cet elle tombe sur Rome, et semble tomber sur la cendre de Pompée par la construction de la phrase. Aussi chère que moi; on ne sait si c'est Cornélie qui est aussi chère, ou si c'est à elle que cette cendre est aussi chère. Ces amphibologies jettent une obscurité désagréable dans le style. Je n'ai relevé que celle-ci pour n'être pas trop long; mais la tragédie que j'examine est pleine de ces obscurités. C'est un défaut qu'il faut éviter avec soin.
Et quand tout mon effort se trouvera rompu.
On rompt un projet, une ligue, des liens, une assemblée;
on arrête un effort, on s'y oppose, on le surmonte, on le rend inutile, etc.
J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir
On entre dans le désespoir, on s'abandonne, on se livre au désespoir; on ne le choisit pas.
Il est de la fatalité Que l'aigreur soit mêlée à la félicité.
On dit bien notre destin, la fatalité ordonne, etc. ; mais on ne dit pas il est de la fatalité, comme on dit il est d'usage; V aigreur est un terme très impropre ; et l'amertume s'oppose à la douceur, et non à la félicité.
Je me suis arrêté, dans cet examen, uniquement aux fautes de langage, et je n'ai pas parlé des vices du style, dont le nombre est prodigieux. Cette discussion n'était pas de mon sujet, non plus que les beautés de détail dont cette tragédie vicieuse et irrégulière est remplie.
La lecture assidue des bons auteurs vous sera encore plus nécessaire, pour vous former un style pur et correct, que l'étude de la plupart de nos grammaires. Ce qu'on apprend sans peine et par le secours du plaisir se fixe bien plus fortement dans la mémoire que ce qu'on étudie avec des dégoûts dans des préceptes secs, souvent très mal digérés, et dans lesquels on ne trouve que trop de contradictions.
(De la Connaissance de la beauté et des défauts de la poésie et de l'éloquence dans la langue française.)
LANGUES (génie DES).
Section I. — On appelle génie d'une langue son aptitude à dire de la manière la plus courte et la plus harmonieuse ce que les autres langages expriment moins heureusement.
Le latin, par exemple, est plus propre au style lapidaire
que les langues modernes, à. cause de leurs verbes auxiliaires qui allongent une inscription et qui l'énervent.
Le grec, par son mélange mélodieux de voyelles et de consonnes, est plus favorable à la musique que lallemand et le hollandais.
L'italien, par des voyelles beaucoup plus répétées, sert peut-être encore mieux la musique efféminée.
Le latin et le grec étant les seules langues qui aient une vraie quantité, sont plus faites pour la poésie que toutes les autres langues du monde.
Le français, par la marche naturelle de toutes ses constructions, et aussi par sa prosodie, est plus propre qu'aucune autre à la conversation. Les étrangers, par cette raison même, entendent plus aisément les livres français que ceux des autres peuples. Ils aiment dans les livres philosophiques français une clarté de style qu'ils trouvent ailleurs assez rarement.
C'est ce qui a donné enfin la préférence au français sur la langue italienne même, qui, par ses ouvrages immortels du xvi^ siècle, était en possession de dominer dans l'Europe.
L'auteur du Mécanisme du langage pense dépouiller le français de cet ordre même, et de cette clarté qui fait son principal avantage. Il va jusqu'à citer des auteurs peu accrédités, et même Pluche, pour faire croire que les inversions du latin sont naturelles, et que c'est la construction nal urelle du français qui est forcée. Il rapporte cet exemple tiré de la Manière d'étudier les langues. Je n'ai jamais lu ce livre, mais voici l'exemple :
Goliatkum proceritatis inusilatœ virum David ndoleicens iinpacto in ejus frontem lapide prostravit, et alloph'/him quum inermis puer esset ei detracto gladio confecit.
« Le jeune David renversa d'un coup de fronde au milieu du front Goliath, homme d'une taille prodigieuse, et tua cet étranger avec son propre sabre qu'il lui arracha : car David était un enfant désarmé. »
Premièrement, j'avouerai que je ne connais guère déplus plat latin, ni de plus plat français, ni d'exemple plus mal choisi. Pourquoi écrire dans la langue de Cicéron un morceau d'his-
LANGUES (GÉNIE DES) Tr6
toire judaïque, et ne pas prendre quelque phrase de Cicéron même pour exemple? Pourquoi me faire de ce géant Goliath un Goliathum? « Ce Goliathus était, dit-il, d'une grandeur inusitée, procerilatis inusitatse.» On ne dit inu)>ilé en aucun pays que des choses d'usage qui dépendent des hommes : une phrase inusitée, une cérémonie inusitée, un ornement inusité; mais pour une taille inusitée, comme si Goliathus s'était mis ce jour-là une taille plus haute qu'à l'ordinaire, cela me paraît fort inusité.
Cicéron dit à Quintus son frère : Absurdœ et inmitatê scriptse epistolse; « ses lettres sont absurdes et d'un style inusité. <> N'est-ce pas là le cas de Pluche?
In ejiis frontem; Tite-Live et Tacite auraient-ils mis ce froid ejiis ? n'auraient-ils pas dit simplement in frontem ?
Que veut dire impacto lapide? cela n'exprime pas. un coup de fronde.
Et allophylum quum puer inermis esset : voilà une plaisante antithèse; « il renversa l'étranger quoiqu'il fût désarmé; » étranger et désarmé ne font-ils pas une belle opposition? et de plus, dans cette phrase, lequel des deux était désarmé? il y a quelque apparence que c'était Goliath, puisque le petit David le tua si aisément. Puer ne désigne pas assez clairement David : le géant pouvait être aussi jeune que lui.
Je n'examine point comment on renverse, avec un petit caillou lancé au front de bas en haut, un guerrier dont le front est armé d'un casque; je me borne au latin de Pluche.
Le français ne vaut guère mieux que le latin. Voici comme un jeune écolier ' vient de le refaire :
« David, à [leine dans son adolescence, sans autres armes qu'une simple fronde, renverse le géant Goliath d'un coup de pierre au milieu du front; il lui arrache son épée, il lui coupe la tête de son propre glaive. »
Ensuite, p<iur nous convaincre de l'obscurité de la langue française, et du renversement qu'elle fait des idées, on nous cite les paraln-ismes de Pluche.