Commentateur de Boileau
On demande comment la poésie étant si peu nécessaire au monde, elle occupe un si haut rang parmi les beaux-arts. On peut faire la même question sur la musique. La poésie est la musique de l'ame, et surtout des âmes grandes et sensibles.
Un mérite de, la poésie dont bien des gens ne se doutent pas, c'est qu'elle dit plus que la prose, et en moins de paroles que la prose.
Qui pourra jamais traduire ce vers latin avec autant de brièveté qu'il est sorti du cerveau du poète :
Vive memor leti, fugit hora, hoc quod loquor inde est * ?
(Perse, sat. v, 133.)
Je ne parle pas des autres charmes delà poésie, on les connaît assez; mais j'insisterai sur le grand précepte d'Horace, sapere est et 'principium et fons^. Point de vraie poésie sans une grande sagesse. Mais comment accorder cette sagesse avec l'enthousiasme? Comme César, qui formait un plan de bataille avec prudence, et combattait avec fureur.
Il y a eu des poètes un peu fous; oui, et c'est parce qu'ils étaient de très mauvais poètes. Un homme qui n'a que des dactyles et des spondées, ou des rimes dans la tête, est rarement un homme de bon sens; mais Virgile est doué d'une raison supérieure.
Lucrèce était un misérable physicien, et il avait cela de commun avec toute l'Antiquité. La physique ne s'apprend pas avec de l'esprit; c'est un art que l'on ne peut exercer qu'avec des instruments : et les instruments n'avaient pas encore été
i. u Vis en pensant toujours i la mort, l'heure fuit, le moment où je parle est déjà loin de moi. »
2. (( Le goût (le bien penser), voilà le principe et la source de l'art d'écrire. ■>
inventés. Il faut, des lunettes, des microscopes, des machines pneumatiques, des baromètres, etc., pour avoir quelque idée commencée des opérations de la Nature.
Descartes n'en savait guère plus que Lucrèce, lorsque ces clefs ouvrirent le sanctuaire ; et on a fait cent fois plus de chemin depuis Galilée, meilleur physicien que Descartes, jusqu'à nos jours, que depuis le premier Hermès jusqu'à Lucrèce, et depuis Lucrèce jusqu'à Galilée.
Toute la physique ancienne est d'un écolier absurde. Il n'en est pas ainsi de la philosophie de l'ame et de ce bon sens qui, aidé du courage de l'esprit, fait peser avec justesse les doutes et les vraisemblances. C'est là le grand mérite de Lucrèce : son troisième chant est un chef-d'œuvre de raisonnement; il disserte comme Cicéron, il s'exprime quelquefois comme Virgile ; et il faut avouer que quand notre illustre Polignac ' réfute ce troisième chant, il ne le réfute qu'en cardinal.
Quand je dis que le poète Lucrèce raisonne en métaphysicien excellent dans ce troisième chant, je ne dis pas qu'il ait raison; on peut argumenter avec un jugement vigoureux, etsetromper, si on n'est pas instruit par la révélation. Lucrèce n'était point Juif ; et les Juifs, comme on sait, étaient les seuls hommes sur la terre qui eussent raison du temps de Cicéron, de Posidonius, de César et de Caton. Ensuite, sous Tibère, les Juifs n'eurent plus raison, et il n'y eut que les chrétiens qui eurent le sens commun.
Ainsi il était impossible que Lucrèce, Cicéron et César ne lussent pas des imbéciles en comparaison des Juifs et de nous; mais il faut convenir qu'aux yeux du reste du genre humain ils étaient de très grands hommes.
J'avoue que Lucrèce se tua, Caton aussi, Cassius et Brutus aussi ; mais on peut fort bien se tuer et avoir raisonné en homme d'esprit pendant sa vie.
Distinguons dans tout auteur l'homme et ses ouvrages. Racine écrit comme Virgile, mais il devient janséniste par faiblesse, et il meurt de chagrin par une faiblesse non moins