‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 142 sur 207 · Ce discours est adressé à milord Bolingbroke · texte numérisé non relu

Ce discours est adressé à milord Bolingbroke

il3 VOLTAIRE

supporter d'autres ; et, je le répète encore, quiconque voudrait se délivrer d'un fardeau qu'a porté le grand Corneille, serait regardé avec raison , non pas comme un génie hardi qui s'ouvre une route nouvelle, mais comme un homme très faible qui ne peut marcher dans l'ancienne carrière.

On a tenté de nous donner des tragédies en prose ; mais je ne crois pas que cette entreprise puisse désormais réussir : qui aie plus ne saurait se contenter du moins. On sera toujours mal venu à dire au public : « Je viens diminuer votre plaisir. » Si, au milieu des tableaux de Rubens ou de Paul Véronèse, quelqu'un venait placer ses dessins au crayon, n'aurait-il pas tort de s'égaler à ces peintres? On est accoutumé dans les fêtes à des danses et à des chants : serait-ce assez de marcher et de parler, sous prétexte qu'on marcherait et qu'on parlerait bien, et que cela serait plus aisé et plus naturel?

Il y a grande apparence qu'il faudra toujours des vers sur tous les théâtres tragiques, et, de plus, toujours des rimes sur le nôtre. C'est même à. cette contrainte de la rime et à cette sévérité extrême de notre versification que nous devons ces excellents ouvi'ages que nous avons dans notre langue. Nous voulons que la rime ne coûte jamais rien aux pensées, qu'elle ne soit ni triviale ni trop recherchée; nous exigeons rigoureusement dans un vers la même pureté, la même exactitude que dans la prose. Nous ne permettons pas la moindre licence; nous demandons qu'un auteur porte sans discontinuer toutes ces chaînes, et cependant qu'il paraisse toujours libre ; et nous ne reconnaissons pour poètes que ceux qui ont rempli toutes ces conditions.

Voilà pourquoi il est plus aisé de faire cent vers en toute autre langue que quatre vers en français. L'exemple de notre abbé Regnier-Desmarais, de l'Académie française et de celle de la Crusca, en est une preuve bien évidente: il traduisit Anacrcon en italien avec succès, et ses vers français sont, à l'exception de deux ou trois quatrains, au rang dos plus médiocres. Notre Ménage était dans le même cas. Combien de nos beaux esprits ont fait de très beaux vers latins, et n'ont pu être supportables en leur langue !

Je sais combien de disputes j'ai essuyées sur notre versification en Angleterre, et quels reproches me fait souvent le savant évêque de Rochester sur cette contrainte puérile, qu'il prétend que nous nous imposons de gaîté de cœur. Mais soyez persuadé que plus un étranger connaîtra notre langue, et plus il se réconciliera avec cette rime qui l'effraie d'abord. Non seulement elle est nécessaire à notre tragédie, mais elle embellit nos comédies mêmes. Un bon mot en vers en est retenu plus aisément : les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappants en vers qu'en prose; et qui dit vers, en français , dit nécessairement des vers rimes : en un mot, nous avons des comédies en prose du célèbre Molière, que l'on a été obligé de mettre en vers après sa mort, et qui ne sont plus jouées que de cette manière nouvelle.

(Préface de la tragédie de Bnitus.)

11 est vrai que la rime ajoute un mortel ennui aux vers médiocres.

Le poète alors est un mauvais mécanicien , qui fait entendre le bruit choquant de ses poulies et de ses cordes ; ses lecteurs éprouvent la même fatigue qu'il a ressentie en rimant ; ses vers ne sont qu'un vain tintement de syllabes fastidieuses. Mais s'il pense heureusement, et s'il rime de même, il éprouve et il donne un grand plaisir, qui n'est goûté que par les âmes sensibles et par les oreilles harmonieuses.

XXXYIII

Section I. — Le style des lettres de Balzac n'aurait pas été mauvais pour des oraisons funèbres ; et nous avons quel-'

ques morceaux de physique dans le goût du poème épique et de l'ode. Il est bon que chaque cliose soit à sa place.

Ce n'est pas qu'il n'y ait quelquefois un grand art, ou plutôt un très heureux naturel à mêler quelques traits d'un style majestueux dans un sujet qui demande de la simplicité; à placer h propos de la finesse, de la délicatesse, dans un discours de véhémence et de force. Mais ces beautés ne s'enseignent pas. Il faut beaucoup d'esprit et de goût. Il serait difficile de donner des leçons de l'un et de l'autre.

Il est bien étrange que depuis que les Français s'avisèrent d'écrire, ils n'eurent aucun livre écrit d'un bon style jusqu'à l'année 16n6, où les Lettres jirovinciales parurent. Pourquoi personne n'avait-il écrit l'histoire, d'un style convenable, jusqu'à la Conspiration de Venise de l'abbé de Saint-Réal?

D'où vient que Pellisson eut le premier le vrai style de l'éloquence cicéronienne dans ses Mémoires pour le surintendant Fouquet?

Rien n'est donc plus difficile et plus rare que le style convenable à la matière que Ton traite.

IN'affectez point des tours inusités et des mots nouveaux dans un livre de religion, ne déclamez point dans un livre de physique ; point de plaisanterie en mathématique ; évitez l'enflure et les figures outrées dans un plaidoyer. Une pauvre bourgeoise ivrogne ou ivrognesse meurt d'apoplexie ; vous dites qu'elle est dans la région des morts : on l'ensevelit , vous assurez que sa dépouille mortelle est confiée à la terre. Si on sonne pour son enterrement, c'est un son funèbre qui se fait entendre dans les nues. Vous croyez imiter Cicéron, et vous n'imitez que maître Petit-Jean.

J'ai entendu souvent demander si, dans nos meilleures tragédies, on n'avait pas trop souvent admis le style familier, qui est si voisin du style simple et naïf.

Par exemple, dans Milhridate:

Soigneur, vous changez de visage ' I

Page 1