‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 144 sur 207 · Bajazet, acte IV, se. m · texte numérisé non relu

Bajazet, acte IV, se. m

Pour moi, je suis plus fière et fuis la gloire aist^c D'arracher un hommage à mille autres offert, Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert. Mais de faire fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une ame insensible. D'enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné; C'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite. Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte, Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté. Préparait moins de gloire aux yeux qui Tout dompté.

Ces vers ne sont pas tragiques; mais tous les vers ne doivent pas l'être; et s'ils ne font aucun elTet au théâtre, ils charment à la lecture par la seule élégance du style.

Presque toujours les choses qu'on dit frappent moins que la manière dont on les dit ; car les hommes ont tous à peu près les mêmes idées de ce qui est à la portée de tout le monde. L'expression, le style fait toute la différence. Des déclarations d'amour, des jalousies, des ruptures, des raccommodements, forment le tissu de la plupart de nos pièces de théâtre, et surtout de celles de Racine, fondées sur ces petits moyens. Combien peu de génies ont-ils su exprimer ces nuances que tous les auteurs ont voulu peindre ! Le style rend singulières les choses les plus communes, fortifie les plus faibles, donne de la grandeur aux plus simples.

Sans le style, il est impossible qu'il y ait un seul bon ouvrage en aucun genre d'éloquence et de poésie.

Il est très difficile de se faire des idées nettes sur Dieu et sur la nature ; il est peut-être aussi difficile de se faire un bon style.

Voici un monument singulier de style dans un discours que nous entendîmes à Versailles en 1743.

HARANGUE AU ROI, PRONONCÉE PAR M. LE CAMUS, PREMIER PRESIDE.NT DE lA COUR DES AIDES.

« Sire, les conquêtes de Votre Majesté sont si rapides, qu'il s'agit de ménager la croyance des descendants, et d'adoucir

la surprise des miracles, de peur que les héros ne se dispensent de les suivre, et les peuples de les croire.

Non, sire, il n'est plus possible qu'ils en doutent lorsqu'ils liront dans l'histoire qu'on a vu Votre Majesté à la tête de ses troupes les écrire elle-même au champ de Mars sur un tambour; c'est les avoir gravés à toujours au temple de mémoire.

Les siècles les plus reculés sauront que l'Anglais, cet ennemi fier et audacieux, cet ennemi jaloux de votre gloire, a été forcé de tourner autour de votre victoire ; que leurs alliés ont été témoins de leur honte, et qu'ils n'ont tous accouru au combat que pour immortaliser le triomphe du vainqueur.

Nous n'osons dire à Votre Majesté, quelque amour qu'elle ait pour son peuple, qu'il n'y a plus qu'un secret d'augmenter notre bonheur, c'est de diminuer son courage, et que le ciel nous vendrait trop cher ses prodiges s'il nous en coûtait vos dangers, ou ceux du jeune héros qui forme nos plus chères espérances. »

Section II. — Sur la corruption du style. — On se plaint généralement que l'éloquence est corrompue, quoique nous ayons des modèles presque en tous les genres. Un des grands défauts de ce siècle, qui contribue le plus à cette décadence, c'est le mélange des styles. Il me semble que nous autres auteurs, nous n'imitons pas assez les peintres, qui ne joignent jamais des attitudes de Callot à des figures de Raphaël. Je vois qu'on affecte quelquefois dans des histoires, d'ailleurs bien écrites, dans de bons ouvrages dogmatiques, le ton le plus familier de la conversation. Quelqu'un a dit autrefois qu'il faut écrire comme on parle ; le sens de cette loi est qu'on écrive naturellement. On tolère dans une lettre l'irrégularité, la licence du style, l'incorrection, les plaisanteries hasardées ; parce que des lettres écrites sans dessein et sans art sont des entretiens négligés : mais quand on parle ou qu'on écrit avec respect, on s'astreint alors à la bienséance. Or je demande à qui on doit plus de respect qu'au public?

Est-il permis de dire dans des ouvrages de mathématique,

« qu'un géomètre qui veut faire son salut doit monter au ciel en ligne perpendiculaire ; que les quantités qui s'évanouissent donnent du nez en terre pour avoir voulu trop s'élever ; qu'une semence qu'on a mise le germe en bas s'aperçoit du tour qu'on lui joue, et se relève ; que si Saturne périssait, ce serait son cinquième satellite, et non le premier, qui prendrait sa place, parce que les rois éloignent toujours d'eux leurs héritiers ; qu'il n'y a de vide que dans la bourse d'un homme ruiné ; qu'Hercule était un physicien, et qu'on ne pouvait résister à un philosophe de cette force? »

Des livres très estimables sont infectés de cette tache. La source d'un défaut si commun vient, ce me semble, du reproche de pédantisme qu'on a fait longtemps et justement aux anleuTs: In vilaan ducit cidpœ fiigaK On a tant répété qu'on doit écrire du ton de la bonne compagnie, que les auteurs les plus sérieux sont devenus plaisants, et, pour être de bonne compagnie avec leurs lecteurs, ont dit des choses de très mauvaise compagnie.

On a voulu parler de science comme Voiture parlait à M''° Paulet de galanterie, sans savoir que Voiture même n'avait pas saisi le véritable goût de ce petit genre dans lequel il passa pour exceller ; car souvent il prenait le faux pour le délicat, et le précieux pour le naturel. La plaisanterie n'est jamais bonne dans le genre sérieux, parce qu'elle ne porte jamais que sur un côté des objets qui n'est pas celui que l'on considère ; elle roule presque toujours sur des rapports faux, sur des équivoques : de là vient que les plaisants de profession ont presque tous l'esprit faux autant que superficiel.

Il me semble qu'en poésie on ne doit pas plus mélanger les styles qu'en prose. Le style marolique a depuis quelque temps gâté un peu la poésie par cette bigarrure de termes bas et nobles, surannés et modernes ; on entend dans quelques pièces de morale les sons du sifflet de Rabelais parmi ceux de la flûte d'Horace.

11 faut parler français : Boileau n'eut qu'un langage,

1. Il Souvent la peur d'un mal nous comliiit clans un pire. >' (Boileau.)

Son esprit était juste, et son style était sage. Sers-toi de ses leçons : laisse aux esprits mal faits L'art de moraliser du ton de Rabelais i.

J'avoue que je suis révolté de voir dans une épître sériou;e les expressions suivantes :

« Des rimeurs disloqués, à qui le cerveau tinte 2.

« Plus amers qu'aloès et jus de coloquinte, « Vices portant méchef. Gens de tel acabit, « Chiffonniers, Ostrogoths, maroufles que Dieu fit. »

De tous ces termes bas l'entassement facile Déshonore à la fois le génie et le style.

STYLE (genre DE).

Comme le genre d'exécution que doit employer tout artiste dépend de l'objet qu'il traite ; comme le genre du Poussin n'est point celui de Teniers, ni l'architecture d'un temple celle d'une maison commune, ni la musique d'un opératragédie celle d'un opéra- bouffon ; aussi chaque genre d'écrire a son style propre en prose et en vers. On sait assez que le style de l'histoire n'est pas celui d'une oraison funèbre, qu'une dépêche d'ambassadeur ne doit pas être écrite comme un sermon, que la comédie ne doit point se servir des tours hardis de l'ode, des expressions pathétiques de la tragédie, ni des métaphores et des comparaisons de l'épopée.

Chaque genre a ses nuances différentes : on peut, au fond, les réduire à deux, le simple et le relevé. Ces deux genres, qui en embrassent tant d'autres, ont des beautés nécessaires qui leur sont également communes ; les beautés sont la justesse des idées, leur convenance, l'élégance, la propriété des expressions, la pureté du langage. Tout écrit, de quelque nature

Page 1