‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 159 sur 207 · AMITIÉ · texte numérisé non relu

AMITIÉ

de La Fontaine. Il est aisé de sentir la diiïérence des deux styles, qui conviennent chacun à leur sujet.

Mais j'avoue que j'ai vu des vers sur l'amitié qui me paraissent infiniment plus agréables. Ils sont tirés d'une épître imprimée dans les Œuvres de M. de Voltaire' :

Pour les cœurs corrompils l'amitié n'est point faite,

0 tranquille amitié ! félicité parfaite,

Seul mouvement de l'ame où l'excès soit permis,

Corrige les défauts qu'en moi le ciel a mis ;

Compagne de mes pas dans toutes mes demeures.

Et dans tous les états, et dans toutes les heures :

Sans toi, tout homme est seul ; il peut par ton appui

Multiplier son être, et vivre dans autrui.

Amitié, don du ciel, et passion du sage,

Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage ;

Qu'il préside à mes vers comme il règne en mon cœur !

Il y a dans ce morceau une douceur bien plus flatteuse que dans l'autre. Le premier semble plutôt la satire de ceux qui n'aiment pas, et le second est le véritable éloge de l'amitié. 11 échauffe le cœur. On en aime mieux son ami quand on a lu ce passage.

Que j'aime ce vers !

Multiplier son être, et vivre dans autrui.

Qu'il me paraît nouveau de dire que l'amitié doit être la seule passion du sage ! En effet, si l'amitié ne tient pas de la passion, elle est froide et languissante : ce n'est plus qu'un commerce de bienséance.

Il sera utile de comparer tous ces morceaux avec ce que dit sur l'amitié M™^ la marquise de Lambert, dame très respectable par son esprit et par sa conduite, et qui mettait l'amitié au rang des premiers devoirs.

« La parfaite amitié nous met dans la nécessité d'être vertueux. Comme elle ne se peut conserver qu'entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. Vous trouvez dans l'amitié la sûreté du bon conseil, l'émulation du bon

i. Le quatrième des Discours sur l'homme.

exemple, le partage dans vos douleurs, le secours dans vos besoins. »

11 est vrai que ce morceau de prose ne peut faire le même plaisir ni à l'oreille, ni à l'ame, que les vers que j'ai cités. (( La sentence, dit Montaigne, pressée aux pieds nombreux de la poésie, élance mon ame d'une plus vive secousse. » J'ajouterai encore que les beaux vers, en français, sont presque toujours plus corrects que la prose. La raison en est que la difficulté des vers produit une grande attention dans l'esprit d'un bon poète, et de cette attention continue se forme la pureté du langage ; au lieu que, dans la prose, la facilité entraîne l'écrivain et fait commettre des fautes. 11 y a, par exemple, une faute de logique dans cette phrase : « Comme l'amitié ne peut se conserver qu'entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. »

Si vous êtes déjà ami, vous êtes donc une de ces personnes estimables. A leur ressembler n'est donc pas juste. Je crois qu'il fallait dire :

'( L'amitié ne se pouvant conserver qu'entre des cœurs estimables, elle vous force à l'être toujours. »

Le partage dans vos douleurs est encore une faute contre la langue ; il fallait dire : « On partage vos douleurs, on prévie7it vos besoins. » Ces observations, qu'on doit faire sur tout ce qu'on lit, servent à étendre l'esprit d'un jeune homme et à le rendre juste ; car le seul moyen de s'accoutumer à bien juger dans les grandes choses est de ne se permettre aucun faux jugement dans les petites.

Je ne puis m'empècher de rapporter encore un passage sur l'amitié, que je trouve plus tendre encore que ceux que j'ai cités. Il est à la fm d'une de ces épîtres* familières en vers, pour lesquelles M. de Voltaire me parait avoir un génie particulier.

Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,

Indignes du beau nom, du nom sacré d'amis,

Ou toujours remplis d'eux, ou toujours hors d'eux-même,

Page 1