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Le Catilina de Crcbillon, joué le 21 décembre

LES AiNCIENS ET LES MODERNES 459

quer votre œil à ce verre, regardez cette maison qui est à une lieue.

TULLiA. — Par les dieux immortels, cette maison est au bout de ma lunette, et beaucoup plus grande qu'elle ne paraissait!

M. LE DUC. — Eh bien! madame, c'est avec ce joujou que nous avons vu de nouveaux cieux, comme c'est avec une aii^uille que nous avons connu un nouvel hémisphère. Voyezvous cet autre instrument verni dans lequel il y a un petit tuyau de verre proprement enchâssé ? c'est cette bagatelle qui nous a fait découvrir la quantité juste de la pesanteur de l'air,

Enfm, après bien des tâtonnements, il est venu un homme * qui a découvert le premier ressort de la nature, la cause de la pesanteur, et qui a démontré que les astres pèsent sur la terre, et la terre sur les astres. Il a parfllé la lumière du soleil, comme nos dames parfilent une étoffe d'or.

TULLIA. — Qu'est-ce que parfiler, monsieur?

M. LE DUC — Madame, l'équivalent de ce mot ne se trouve pas dans les oraisons de Cicéron. C'est effiler une étoffe, la détisser fil à fd, et en séparer l'or ; c'est ce que Newton a fait des rayons du soleil : les astres lui ont été soumis, et un nommé Locke en a fait autant de l'entendement humain.

TULLIA. — Vous en savez beaucoup pour un duc et pair; vous me paraissez plus savant que ce savant qui veut que je trouve ses vers bons, et vous êtes beaucoup plus poli que lui.

M. LE DUC — Madame, c'est que j'ai été mieux élevé; mais pour ma science, elle est très commune ; les jeunes gens, en sortant des écoles, en savent plus que tous vos philosophes de l'Antiquité. C'est dommage seulement que nous ayons, dans notre Europe, substitué une demi-douzaine de jargons très imparfaits à la belle langue latine dont votre père fit un si admirable usage; mais avec des instruments grossiers nous n'avons pas laissé de faire de très bons ouvrages, même dans les belles-lettres.

TULLIA. — Il faut que les nations qui ont succédé à l'empire

1 Newton.

4GÛ VOLTAIRE

romain aient tonjours vécu pans une pais profonde, et qu'il y ait eu une suite continue de grands hommes depuis mon père jusqu'à vous, pour qu'on ait pu inventer tant d'arts nouveaux, et que l'on soit parvenu à connaître si bien le ciel et la terre?

u. LE DUC — Point du tout, madame; nous sommes des barbares qui sommes venus presque tous de la Scythie détruire votre empire, et les arts, et les sciences. Nous avons vécu sept à huit cents ans comme des sauvages; et, pour comble de barbarie, nous avons été inondés d'une espèce d'hommes qui ont abruti, dans l'Europe, le genre humain que vous aviez éclairé et subjugué. Ce qui vous étonnera, c'est que, dans les derniers siècles de cette barbarie, c'est parmi ces moines mêmes, parmi ces ennemis de la raison, que la nature a suscité des hommes utiles. Les uns ont inventé l'art de secourir la vue affaiblie par l'âge; les autres ont pétri du salpêtre avec du charbon, et cela nous a valu des instruments de guerre avec lesquels nous aurions exterminé les Scipions, Alexandre, et César, et la phalange macédonienne, et toutes vos légions : ce n'est pas que nous soyons plus grands capitaines que les Scipions, les Alexandre, e;t les César, mais c'est que nous avons de meilleures armes.

TULLiA. — Je vois toujours en vous la politesse d'un grand seigneur avec l'érudition d'un homme d'État; vous auriez été digne d'être sénateur romain.

M. LE DUC. — Ah! madame, vous êtes bien plus digne d'être à la tête de notre cour.

MADAME DE poiîPADOUR. — Madame aurait été trop dangereuse pour moi.

TULLL\. — Consultez vos beaux miroirs faits avec du sable, et vous verrez que vous n'aurez rien à craindre. Eh bien 1 monsieur, vous disiez donc le plus poliment 4^ monde que vous en savez beaucoup plus que nous?

M. LE DUC. — Je disais, madame, que les derniers siècles sont toujours plus instruits que les premiers, à moins qu'il n'y ait eu quelque révolution générale qui ait absolument détruit tous les monuments de l'Anticpiilé. Nous avons eu des

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