CONSOLÉS (LES DEUX
«Mais, dit Citophile, souvenez-vous de Marie Stuart : elle aimait fort honnêtement un brave musicien qui avait une très belle basse-taille. Son mari tua son musicien à ses yeux ; et ensuite, sa bonne amie et sa bonne parente, la reine Elisabeth, lui fit couper le cou sur un échafaud tendu de noir, après l'avoir tenue en prison dix-huit années, — Cela est fort cruel, » dit la dame, et elle se replongea dans sa mélancolie.
« Vous avez peut-être entendu parler, dit le consolateur, de la belle Jeanne de Naples, qui fut prise et étranglée? — Je m'en souviens confusément, » dit l'aftligée.
« Il faut que je vous conte, ajouta l'autre, l'aventure d'une souveraine qui fut détrônée de mon temps, après souper, et qui est morte dans une île déserte. — Je sais toute cette histoire, » répondit la dame.
« Eh bien ! donc, je vais vous apprendre ce qui est arrivé à une autre grande princesse à qui j'ai montré la philosophie. Elle ne me parlait jamais que de ses malheurs
— Pourquoi ne voulez-vous donc pas que je songe aux miens? dit la dame. — C'est, dit le philosophe, parce qu'il n'y faut pas songer, et que, tant de grandes dames ayant été si infortunées, il vous sied mal de vous désespérer. Songez à Hécube, songez à Niobé. — Ah! dit la dame, si j'avais vécu de leur temps ou de celui de tant de belles princesses, et si pour les consoler vous leur aviez conté mes malheurs, pensezvous qu'elles vous eussent écouté?»
Le lendemain, le philosophe perdit son fils unique, et fut sur le point d'en mourir de douleur. La dameOt dresser une liste de tous les rois qui avaient perdu leurs enfants, et la porta au philosophe; il la lut, la trouva fort exacte, et n'en pleura pas moins. Trois mois après, ils se revirent, et furent étonnés de se retrouver d'une humeur très gaie. Ils firent ériger une belle statue au Temps, avec cette inscription :