LA COUR DE M'"^ LA DUCHESSE DU MAINE
teur, ingénieux et sensible, qui enseigna tout aux Romains, ses vainqueurs, et qui, longtemps après sa ruine et celle de l'empire romain, a servi encore à tirer l'Europe moderne de sa grossière ignorance.
11 connaissait Athènes mieux qu'aujourd'hui quelques voyageurs ne connaissent Rome après l'avoir vue. Ce nombre prodigieux de statues des plus grands maîtres, ces colonnes qui ornaient les marchés publics, ces monuments de génie et de grandeur, ce théâtre superbe et immense, bâti dans une grande place, entre la ville et la citadelle, où les ouvrages des Sophocle et des Euripide étaient écoulés par les Périclès et par les Socrate, et où des jeunes gens n'assistaient pas debout et en tumulte ; en un mot, tout ce que les Athéniens avaient fait pour les arts en tous les genres, était présent à son esprit. Il était bien loin de penser comme ces hommes ridiculement austères et ces faux politiques qui blâment encore les Athéniens d'avoir été trop somptueux dans leurs jeux publics, et qui ne savent pas que cette magniflcence même enrichissait Athènes, en attirant dans son sein une foule d'étrangers qui venaient l'admirer, et prendre chez elle des leçons de vertu et d'éloquence.
Vous engageâtes, madame, cet homme d'un esprit presque universel à traduire, avec une fidélité pleine d'élégance et de force, VIphigénie en Tauride d'Euripide. On la représenta dans une fête qu'il eut l'honneur de donner à Votre Altesse Sérénissime, fête digne de celle qui la recevait et de celui qui en faisait les honneurs : vous y représentiez Iphigénie. Je fus témoin de ce spectacle : je n'avais alors nulle habitude de notre théâtre français ; il ne m'entra pas dans la tête qu'on pût mêler de la galanterie dans ce sujet tragique : je me livrai aux mœurs et aux coutumes de la Grèce d'autant plus aisément qu'à peine j'en' connaissais d'autres ; j'admirai l'Antique dans toute sa noble simplicité. Ce fut là ce qui me donna la première idée de faire la tragédie dTMdi2)e, sans même avoir lu celle de Corneille. Je commençai par ra'essayer en traduisant la fameuse scène de Sophocle qui contient la double confidence de Jocaste et d'Œdipe. Je la lus à quelques-
uns de mes amis qui fréquentaient les spectacles, et. à quelques acteurs : ils m'assurèrent que ce morceau ne pourrait jamais réussir en France; ils m'exhortèrent à lire Corneille qui l'avait soigneusement évité, et me dirent tous que, si je ne mettais, à son exemple, une intrigue amoureuse dans Œdipe, les comédiens même ne pourraient pas se charger de mon ouvrage. Je lus donc V(Edipe de Corneille, qui, sans être mis au rang de Cinna etdePolyeucte, avait pourtant alors beaucoup de réputation. J'avoue que je fus révolté d'un bout à l'autre; mais il fallut céder à l'exemple et à la mauvaise coutume. J'introduisis, au milieu de la terreur de ce chefd'œuvre de l'Antiquité, non pas une intrigue d'amour, l'idée m'en paraissait trop choquante, mais au moins le ressouvenir d'une passion éteinte. Je ne répéterai point ce que j'ai dit ailleurs sur ce sujet.
Votre Altesse Sérénissime se souvient que j'eus l'honneur de lire CEdipe devant elle. La scène de Sophocle ne fut assurément pas condamnée à ce tribunal; mais vous et M. le cardinal de Polignac, et M. de Malézieu, et tout ce qui composait votre cour, vous me blâmâtes universellement, et avec très grande raison, d'avoir prononcé le mot d'amour dans un ouvrage où Sophocle avait si bien réussi sans ce malheureux ornement étranger; et ce qui seul avait fait recevoir ma pièce, fut précisément le seul défaut que vous condamnâtes.
Lescomédiens jouèrent à regret CEciîpe, dont ils n'espéraient rien. Le public fut entièrement de votre avis : tout ce qui était dans le goût de Sophocle fut applaudi généialement; et ce qui ressentait un peu la passion de l'amour fut condamné de tous les crili(]ues éclairés. En effet, madame, quelle place pour la galanterie que le parricide et l'inceste qui désolent une famille, et la contagion qui ravage un pays! Et quel exemple plus frappant du ridicule de notre théâtre et du pouvoir de l'habitude, que Corneille, d'un côté, qui fait dire à Thésée :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus fnueste;
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et moi qui, soixante ans après lui, viens faire parler une vieille Jocaste d'un vieil amour; et tout cela pour complaire au goût le plus fade et le plus faux qui ait jamais corrompu la littérature?
Qu'une Plièdre, dont le caractère est le plus théâtral qu'on ait jamais vu, et qui est presque la seule que l'Antiquité ait représentée amoureuse ; qu'une Phèdre, dis-je, étale les fureurs de cette passion funeste; qu'une Roxane, dans l'oisiveté du sérail, s'abandonne à l'amour et à la jalousie; qu'Ariane se plaigne au ciel et à la terre d'une infidélité cruelle; qu'Orosmane tue ce qu'il adore : tout cela est vraiment tragique. L'amour furieux, criminel, malheureux, suivi de remords, arrache de nobles larmes. Point de milieu : il faut, ou que l'amour domine en tyran, ou qu'il ne paraisse pas ; il n'est point fait pour la seconde place. Mais que Néron se cache derrière une tapisserie pour entendre les discours de sa maitresse et de son rival ; mais que le vieux Mithridate se serve d'une ruse comique pour savoir le secret d'une jeune personne aimée par ses deux enfants ; mais que Maxime, même dans la pièce de Cinna, si remplie de beautés mâles et vraies, ne découvre en lâche une conspiration si importante que parce qu'il est imbécilement amoureux d'une femme dont il devait connaître la passion pour Cinna, et qu'on donne pour raison :
L'amour rend tout permis;
Un véritable amant ne connaît point d amis ;
mais qu'un vieux Sertorius aime je ne sais quelle Viriate, et qu'il soit assassiné par Perpenna, amoureux de cette Espagnole, tout cela est petit et puéril, il faut le dire hardiment ; et ces petitesses nous mettraient prodigieusement au-dessous des Athéniens, si nos grands maîtres n'avalent racheté ces défauts, qui sont de notre nation, par les sublimes beautés qui sont uniquement de leur génie.
Une chose à mon sens assez étrange, c'est que les grands poètes tragiques d'Athènes aient si souvent traité des sujets où la nature étale tout ce qu'elle a de touchant : une Electre, une Iphigénie, une Mérope, un Alcméon, et que nos grands
modernes, négligeant de tels sujets, n'aient presque traité que l'amour, qui est souvent plus propre à la comédie qu'à la tragédie. Ils ont cru quelquefois ennoblir cet amour par la politique ; mais un amour qui n'est pas furieux est froid, et une politique qui n'est pas forcenée est plus froide encore. Des raisonnements politiques sont bons dans Polybe, dans Machiavel; la galanterie est à sa place dans la comédie et dans les contes; mais rien de tout cela n'est digne du pathétique et de la grandeur de la tragédie.
Le goût de la galanterie avait, dans la tragédie, prévalu au point qu'une grande princesse, qui, par son esprit et par son rang, semblait en quelque sorte excusable de croire que tout le monde devait penser comme elle, imagina qu'un adieu de Titus et de Bérénice était un sujet tragique : elle le donna à traiter aux deux maîtres de la scène. Aucun des deux n'avait jamais fait de pièce dans laquelle l'amour n'eût joué un principal ou un second rôle ; mais l'un n'avait jamais parlé au cœur que dans les seules scènes du Ciel, qu'il avait imitées de l'espagnol; l'autre, toujours élégant et tendre, était éloquent dans tous les genres, et savant dans cet art enchanteur de tirer de la plus petite situation les sentiments les plus délicats : aussi le premier fit de Titus et de Bérénice un des plus mauvais ouvrages qu'on connaisse au théâtre ; l'autre trouva le secret d'intéresser pendant cinq actes, sans autre fonds que ces paroles : Je vous aime, et je vous quitte. C'était, à la vérité, une pastorale entre un empereur, une reine et un roi ; et une pastorale cent fois moins tragique que les scènes intéressantes du Pastor fido. Ce succès avait persuadé tout le public et tous les auteurs que l'amour seul devait être à jamais l'âme de toutes les tragédies.
Ce ne fut que dans un âge plus mûr que cet homme éloquent comprit qu'il était capable de mieux faire, et qu'il se repentit d'avoir affaibli la scène par tant de déclamations d'amour, par tant de sentiments de jalousie et de coquetterie, plus dignes, comme j'ai déjà osé le dire, de Ménandre que de Sophocle et d'Euridipe. 11 composa son chef-d'œuvre d'Athalie; mais, quand il se fut ainsi détrompé lui-même, le public ne