AGAMEMNON
Calchas est prêt, madame, et l'autel est paré; J'ai fait ce que m'ordonue uu devoir légitime.
CL'iTEMNESTRE.
Vous ne me parlez point, seigneur, de la victime.
Ces mots, Vous ne me parlez point de la victime, ne sont pas assurément dans Euripide. On sait de quel sublime est le
reste de la scène, non pas de ce sublime de déclamation, non pas de ce sublime de pensées recherchées ou d'expressions gigantesques, mais de ce qu'une mère au désespoir a de plus pénétrant et de plus terrible, de ce qu'une jeune princesse qui sent tout son malheur a de plus touchant et de plus noble : après quoi Achille dans une autre scène déploie la fierté, l'indignation, les menaces d'un héros irrité, sans qu'Agamemnon perde rien de sa dignité; et c'était là le plus difficile.
Jamais Achille n'a été plus Achille que dans cette tragédie. Les étrangers ne pourront pas dire de lui ce qu'ils disent d'Hippolyte, de Xipharès, d'Antiochus, roi de Comagène, de Bajazet même; ils les appellent monsieur Bajazet, monsieur Antiochus, monsieur Xipharès, monsieur Hippolyte; et, je l'avoue, ils n'ont pas tort. Cette faiblesse de Racine est un tribut qu'il a payé aux mœurs de son temps, à la galanterie de la cour de Louis XIV, au goût des romans qui avaient infecté la nation, aux exemples même de Corneille, qui ne composa jamais une tragédie sans y mettre de l'amour, et qui fit de cette passion le principal ressort de la tragédie de Polyeucte, confesseur et martyr, et de celle dWttila, roi des Huns, et de Sainte Théodore.
Ce n'est que depuis peu d'années qu'on a osé en France produire des tragédies profanes sans galanterie. La nation était si accoutumée à cette fadeur, qu'au commencement du siècle où nous sommes, on reçut avec applaudissement une Electre amoureuse, et une partie carrée de deux amants et de deux maîtresses dans le sujet le plus terrible de l'Antiquité, tandis qu'on sifflait VÊlectre de Longepierre, non seulement parce qu'il y avait des déclamations à l'antique, mais parce qu'on n'y parlait point d'amour.
Du temps de Racine, et jusqu'à nos derniers temps, les personnages essentiels au théâtre étaient Yamoureux et Vamoureuse, comme à la Foire Arlequin et Colomblne. Un acteur était reçu pour jouer tous les amoureux.
Achille aime Iphigénie, et il le doit; il la regarde comme sa femme; mais il est beaucoup plus fier, plus violent qu'il
n'est tendre; il aime comme Achille doit aimer, et il parle comme Homère laurait fait parler s'il avait été Français.