‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 75 sur 207 · Acte cinquième · texte numérisé non relu

Acte cinquième

M. Luneau de Boisjermain, qui a fait une édition de Racine avec des commentaires, voudrait que la catastrophe d'Iphigénie fût en action sur le théâtre. « Nous n'avons, ditil, qu'un regret à former, c'est que Racine n'ait point composé sa pièce dans un temps où le théâtre fût, comme aujourd'hui, dégagé de la foule des spectateurs qui inondaient autrefois le lieu de la scène; ce poète n'aurait pas manqué de mettre en action la catastrophe qu'il n'a mise qu'en récit. On eût vu d'un côté un père consterné, une mère éperdue, vingt rois en suspens, l'autel, le bûcher, le prêtre, le couteau, la victime; et quelle victime! de l'autre, Achille menaçant, l'armée en émeute, le sang de toutes parts prêta couler; Ériphile alors serait survenue; Chalcas l'aurait désignée pour l'unique objet de la colère céleste; et cette princesse, s'emparant du couteau sacré, aurait expiré bientôt sous les coups qu'elle se serait portés. »

Cette idée paraît plausible au premier coup d'œil. C'est, en effet, le sujet d'un très beau tableau, parce que dans un tableau on ne peint qu'un instant; mais il serait bien difficile que, sur le théâtre, cette action, qui doit durer quelques moments, ne devînt froide et ridicule. 11 m'a toujours paru évident que le violent Achille, l'épée nue, et ne se battant point, vingt héros dans la même attitude comme des personnages de tapisserie, Agamemnon, roi des rois, n'imposant à personne, immobile dans le tumulte, formeraient un spectacle assez semblable au cercle de la reine en cire coloi'ée par Benoit.

... Il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille, et reculer des yeux.

(BoiLEAU, Art poét.)

Il y a bion plus; la mort d'Ériphile glacerait les specta-

leurs au lieu de les émouvoir. S'il est permis de répandre du sang sur le théâtre (ce que j'ai quelque peine à croire), il ne faut tuer que les personnages auxquels on s'intéresse. C'est alors que le cœur du spectateur est véritablement ému, il vole au-devant du coup qu'on va porter, il saigne de la blessure; on se plaît avec douleur à voir tomber Zaïre sous le poignard d'Orosmane dont elle est idolâtrée. Tuez, si vous voulez, ce que vous aimez; mais ne tuez jamais une personne indifférente; le public sera très indifférent à cette mort: on n'aime point du tout Ériphile. Racine l'a rendue supportable jusqu'au quatrième acte; mais dès qu'Iphigénie est en péril de mort, Ériphile est oubliée, et bientôt haïe : elle ne ferait pas plus d'effet que la biche de Diane.

On m'a mandé depuis peu qu'on avait essayé à Paris le spectacle que M. Luneau de Boisjermain avait proposé, et qu'il n'a point réussi. Il faut savoir qu'un récit écrit par Racine est supérieur à toutes les actions théâtrales.

Athalie.

Je commencerai par dire d'Athalie que c'est là que la catastrophe est admirablement en action, c'est là que se fait la reconnaissance la plus intéressante; chaque acteur y joue un grand rôle. On ne tue point Athalie sur le théâtre; le fils des rois est sauvé, et est reconnu roi : tout ce spectacle transporte les spectateurs.

Je ferais ici l'éloge de cette pièce, le chef-d'œuvre de l'esprit humain, si tous les gens de goût de l'Europe ne s'accordaient pas à lui donner la préférence sur presque toutes les autres pièces. On peut condamner le caractère et l'action du grand prêtre Joad; sa conspiration, son fanatisme, peuvent être d'un très mauvais exemple; aucun souverain, depuis le Japon jusqu'à Naples, ne voudrait d'un tel pontife; il est factieux, insolent, enthousiaste, inflexible, sanguinaire; il trompe indignement sa reine; il fait égorger par des prêtres celte femme âgée de quatre-vingts ans, qui n'en vou-

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lait certainement pas à la vie du jeune Joas, qu'elle voulait élever comme son propre fils.

J'avoue qu'en réfléchissant sur cet événement, on peut détester la personne du pontife; mais on admire Fauteur, on s'assujettit sans peine h toutes les idées qu'il présente, on ne pense, on ne sent que d'après lui. Son sujet, d'ailleurs respectable, ne permet pas les critiques qu'on pourrait faire si c'était un sujet d'invention. Le spectateur suppose avec Racine que Joad est en droit de faire tout ce qu'il fait; et ce principe une fois posé, on convient que la pièce est ce que nous avons de plus parfaitement conduit, de plus simple et de plus sublime. Ce qui ajoute encore au mérite de cet ouvrage, c'est que de tous les sujets, c'était le plus difficile à traiter.

On a imprimé avec quelque fondement que Racine avait imité dans cette pièce plusieurs endroits de la tragédie de la Ligue faite par le conseiller d'État Matthieu, historiographe de France sous Henri IV, écrivain qui ne faisait pas mal des ver? pour son temps. Constance dit dans la tragédie de Matthieu :

Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains.

Ou n'est point délaissé quand ou a Dieu pour père. Il ouvre à tous la main, il nourrit les corbeaux; Il donne la pâture aux jeunes passereaux, Aux bêtes des forêts, des prés et des montagnes: Tout vit de sa bouté.

Racine dit :

Je crains Dieu, cher Abuer, et u'ai point d'autre crainte

(Acte I, scène i.)

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bouté s'étend sur toute la nature.

(Acte II, scène vu.)

Le plagiat paraît sensible, et cependant ce n'en est point un, rien n'est plus naturel que d'avoir les mêmes idées sur le même sujet. D'ailleurs Racine et Matthieu ne sont pas les

premiers qui aient exprimé des pensées dont on trouve le fond dans plusieurs endroits de lÉcritui'e.

Des chefs-d'œuvre tragiques français.

Qu"oserait-on placer parmi ces chefs-d'œuvre reconnus pour tels en France et dans les autres pays, après Iphigénie et Athalie? Nous mettrions une grande partie de Cinna, les scènes supérieures des Horaces, du Cid, de Pompée, de Polyeucte; la fin de Rodogune; le rôle parfait et inimitable de Phèdre, qui l'emporte sur tous les rôles; celui d'Acomat, aussi beau en son genre ; les quatre premiers actes de Bvitanniciis; Andromaque tout entière, à une scène près de pure coquetterie ; les rôles tout entiers de Roxane et de Monime, admirables l'un et l'autre dans des genres tout opposés.; des morceaux vraiment tragiques dans quelques autres pièces; mais après vingt bonnes tragédies, sur plus de quatre mille, qu'avons-nous? rien. Tant mieux. Nous l'avons dit ailleurs : il faut que le beau soit rare, sans quoi il cesserait d'être beau.

En parlant de la tragédie, je n'ai point osé donner de règles; il y a plus de bonnes dissertations que de bonnes pièces; et si un jeune homme qui a du génie veut connaître les règles importantes de cet art, il lui suffira de lire ce que Boileau en dit dans son Art poétique, et d'en être bien pénétré : j'en dis autant de la comédie.

J'écarte la théorie, et je n'irai guère au delà de l'historique. Je demanderai seulement pourquoi les Grecs et les Romains firent toutes leurs comédies en vers, et pourquoi les modernes ne les font, souvent qu'en prose. N'est-ce point que l'un est beaucoup plus aisé que l'autre, et que les hommes en tout genre veulent réussir sans beaucoup de travail? B'énelon fit son Télémaqiie en prose parce qu'il ne pouvait le faire en vers.

L'abbé d'Aubignac qui, comme prédicateur du roi, se croyait Thomme le plus éloquent du royaume, et qui, pour avoir lu la Poétique d'Aristote, pensait être le maître de Corneille, fit une tragédie en prose, dont la représentation ne put être achevée et que jamais personne n'a lue.

La Motte, s'étant laissé persuader que son esprit était infiniment au-dessus de son talent pour la poésie, demanda pardon au public de s'être abaissé jusqu'à faire des vers. Il donna une ode en prose, et une tragédie en prose ; et on se moqua de lui. 11 n'en a pas été de même de la comédie; Molière avait écrit son Avare en prose pour le mettre ensuite en vers; mais il parut si bon, que les comédiens voulurent le jouer tel qu'il était, et que personne n'osa depuis y toucher.

Au contraire, le Convive de pierre, qu'on a si mal à propos appelé le Festin de iiierre, fut versifié après la mort de Molière par Thomas Corneille, et est toujours joué de cette façon.

Je pense que personne ne s'avisera de versifier le George Dandin. La diction en est si naïve, si plaisante, tant de traits de cette pièce sont devenus proverbes, qu'il semble qu'on les gâterait si on voulait les mettre en vers.

Ce n'est pas peut-être une idée fausse de penser qu'il y a des plaisanteries de prose, et des plaisanteries de vers. Tel bon conte, dans la conversation, deviendrait insipide s'il était rimé; et tel autre ne réussira bien qu'en rimes. Je pense que M. et M"^" de Sottenville, et M™= la comtesse d'Escarbagnas, ne seraient point si plaisants s'ils rimaient. Mais dans les grandes pièces remplies de portraits, de maximes, de récits, et dont les personnages ont des caractères fortement dessinés, telles que le Misanthrope, le Tartufe, l'École des femmes, celle des maris, les Femmes savantes, le Joueur, les vers me paraissent absolument nécessaires; et j'ai tonjours été de l'avis de Michel Montaigne, qui dit que « la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie, s'eslance bien plus brusquement, et me fiert d'une plus vifve secousse ».

Ne répétons point ici ce qu'on a tant dit de Molière; on sait assez que dans ses bohnes pièces il est au-dessus des comiques de toutes les nations anciennes et modernes. Despréaux a dit (Épître vir, 33-38) :

Mais sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée. L'aimable Comédie, avec lui terrassée, En vain d'un coup si rude espéra revenir, Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.

Put plus est un peu rude à l'oreille; mais Boileau avait raison.

Depuis 1673, année dans laquelle la France perdit Molière, on ne vit pas une seule pièce supportable jusqu'au Joueur du trésorier d^e France Regnard, qui fut joué en 1697; et il faut avouer qu'il n'y a eu que lui seul, après Molière, qui ait fait de bonnes comédies en vers. La seule pièce de caractère qu'on ait eue depuis lui a été le Glorieux de Destouches, dans laquelle tous les personnages ont été généralement applaudis, excepté malheureusement celui du Glorieux, qui est le sujet de la pièce.

Rien n'étant si difficile que de faire rire les honnêtes gens, on se réduisit enfin à donner des comédies romanesques qui étaient moins la peinture fidèle des ridicules que des essais de tragédies bourgeoises; ce fut une espèce bâtarde qui, n'étant ni comique ni tragique, manifestait l'impuissance de faire des tragédies et des comédies. Cette espèce cependant avait un mérite, celui d'intéresser; et, dès qu'on intéresse, on est sûr du succès. Quelques auteurs joignirent aux talents que ce genre exige, celui de semer leurs pièces de vers heureux.

':oO VOLTAIRE

athalieI

il</i«/ie est peut-être le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Trouver le secret de faire en France une tragédie intéressante sans amour, oser faire parler un enfant sur le théâtre, et lui prêter des réponses dont la candeur et la simplicité nous tirent des larmes, n'avoir presque pour acteurs principaux qu'une vieille femme et un prêtre, remuer le cœur pendant cinq actes avec ces faibles moyens, se soutenir surtout (et c'est là le grand art) par une diction toujours pure, toujours naturelle et auguste, souvent sublime ; c'est là ce qui n'a été donné qu'à Racine, et qu'on ne reverra probablement jamais.

Cependant cet ouvrage n'eut longtemps que des censeurs. On connaît l'épigramme de Fontenelle, qui finit parce mauvais vers :

Pour avoir fait pis qu'Esther.

Comment diable as-tu pu faire?

Il y avait alors une cabale si acharnée contre le grand Racine, que, si l'on en croit l'historien du théâtre français, on donnait, dans les jeux de société, pour pénitence à ceux qui avaient fait quelque faute , de lire un acte d'Athalie, comme dans la société de Boileau, de Furetière, de Chapelle on avait imposé la pénitence de lire une page de la Pucelle de Chapelain : c'est sur quoi l'écrivain du Siècle de Louis XIV ^ dit, à l'article Racine: « L'or est confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les sépare. »

Enfin, ce qui montre encore plus à quel point nos premiers jugements sont souvent absurdes, combien il est rare de bien apprécier les ouvrages en tout genre, c'est que non

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