‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 8 sur 207 · PHILOSOPHIE, MORALE, RELIGION · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE, MORALE, RELIGION

C'est un terme vague, indéterminé, qui exprime un principe inconnu defTets connus que nous sentons en nous. Ce mot ame répond à Yanima des Latins, au -nvEyjjia des Grecs, au terme dont se sont servies toutes les nations pour exprimer ce qu'elles n'entendaient pas mieux que nous. ' Dans le sens propre et littéral du latin et des langues qui en sont dérivées, il signifie ce qui anime. Ainsi on a dit : l'ame des hommes, des animaux, quelquefois des plantes, pour signifier leur principe de végétation et dévie. On n'a jamais eu, en prononçant ce mot, qu'une idée confuse, comme lorsqu'il est dit dans la Genèse : « Dieu souffla au visage de l'homme un souffle de vie », et « il devint ame vivante » ; et « l'ame des animaux est dans le sang » ; et « ne tuez point son ame, » etc.

Ainsi l'ame était prise en général pour l'origine et la cause

de la vie, pour la vie même. C'est pourquoi toutes les nations connues imaginèrent longtemps que tout mourait avec le corps. Si on peut démêler quelque chose dans le chaos des histoires anciennes, il semble qu'au moins Ies Égyptiens furent les premiers qui distinguèrent l'intelligence et l'ame : et les Grecs apprirent d'eux à distinguer aussi leur voyç et leur 7rvEÙ[jLa. Les Latins, à leur exemple, distinguèrent aMimws et anima; et nous, enfin, nous avons aussi eu notre ame et notre entendement. Mais ce qui est le principe de notre vie, ce qui est le principe de nos pensées, sont-ce deux choses différentes ? est-ce le même être ? Ce qui nous fait digérer et ce qui nous donne des sensations et de la mémoire ressenible-t-il à ce qui est dans les animaux la cause de la digestion et la cause de leurs sensations et de leur mémoire ?

Voilà l'éternel objet des disputes des hommes : je dis l'éternel objet, car n'ayant point de notion primitive dont nous puissions descendre dans cet examen, nous ne pouvons que rester à jamais dans un labyrinthe de doutes et de faibles conjectures.

^"ous n'avons pas le moindre degré où nous puissions poser le pied pour arriver à la plus légère connaissance de ce qui nous fait vivre et de ce qui nous fait penser. Comment en aurions-nous ? il faudrait avoir vu la vie et la pensée entrer dans un corps. Un père sait-il comment il a produit son fils ? une mère sait-elle comment elle Ta conçu ? Quelqu'un a-t-il jamais pu deviner comment il agit, comment il veille, et comment il dort? Quelqu'un sait-il comment ses membres obéissent à sa volonté ? a-t-il découvert par quel art ses idées se tracent dans son cerveau et en sortent à son commandement? Faibles automates mus par la main invisible qui nous dirige sur cette scène du monde, qui de nous a pu apercevoir le fil qui nous conduit ?

Nous osons mettre en question siJTame intelligente est esprit ou matigre ; si elle est créée avant nous; si elle sort du néant dans notre naissance; si, après nous avoir animés un jour sur la terre, elle vit après nous dans l'éternité. Ces questions paraissent sublimes ; que sont-elles ? des questions

AME a

d'aveugles qui disent à d'autres aveugles: « Qu'est-ce que la lumière? »

Quand nous voulons connaître grossièrement un morceau de métal, nous le mettons au feu dans un creuset. Mais avons-nous un creuset pour y mettre l'ame? « Elle est esprit, » dit l'un. Mais qu'est-ce qu'esprit? personne assurément n'en sait rien ; c'est un mot si vide de sens qu'on est obligé de dire ce que l'esprit n'est pas, ne pouvant dire ce qu'il est. « L'ame est matière, » dit l'autre. Mais qu'est-ce que matière ? nous n'en connaissons que quelques apparences et quelques propriétés; et nulle de ces propriétés, nulle de ces apparences ne paraît avoir le moindre rapport avec la pensée.

« C'est quelque chose de distinct delà matière,» dites-vous. Mais quelle preuve en avez-vous ? Est-ce parce que la matière est divisible etfigurable, et que la pensée ne l'est pas? Mais qui vous a dit que les premiers principes de la matière sont divisibles et figurables? Il est très vraisemblable qu'ils ne le sont point ; des sectes entières de philosophes prétendent que les éléments de la matière n'ont ni figure ni étendue. Vous criez d'un air triomphant : « La pensée n'est ni du bois, ni de la pierre, ni du sable, ni du métal ; donc la pensée n'appartient pas à la matière. » Faibles et hardis raisonneurs ! la gravitation n'est ni bois, ni sable, ni métal, ni pierre; le mouvement, la végétation, la vie, ne sont rien non plus de tout cela ; et cependant la vie, la végétation, le mouvement, la gravitation, sont donnés à la matière. Dire que Dieu ne peut rendre la matière pensante, c'est dire la chose la plus insolemment absurde que jamais on ait osé proférer dans les écoles privilégiées de la démence. Nous ne sommes pas assurés que Dieu en ait usé ainsi ; nous sommes seulement assurés qu'il le peut. Mais qu'importe tout ce qu'on dit et tout ce qu'on dira sur l'ame? qu'importe qu'on l'ait appelée entéléchie, quintessence, flamme, éther; qu'on l'ait crue universelle, incréée, transmigrante, etc. ?

Qu'importent, dans ces questions inaccessibles à la raison, les romans de nos imaginations incertaines? Qu'importe que les Pères des quatre premiers siècles aient cru l'ame

corporelle? Qimporte que Terlullien, par une contradiction qui lui est familière, ait décidé qu'elle est à la fois corporelle, figurée et simple? Nous avons mille témoignages d'ignorance, et pas un qui nous donne une lueur de vraisemblance.

Comment donc sommes-nous assez hardis pour affirme! ce que c'est que l'ame? Nous savons certainement que nous existons, que nous sentons, que nous pensons. Voulons-nous faire un pas aude làj n2us tonibons dans, un abùfie de ténèbres^; et dans cet abîme nous avons encore la témérité de disputer si cette ame, dont nous n'avons pas la moindre idée, est faite avant nous ou avec nous, et si elle est périssable ou immortelle.

L'article Ame, et tous les articles qui tiennent à la métaphysique, doivent commencer par une soumission sincère aux dogmes indubitables de l'Église. La révélation vaut mieux, sans doute, que toute la philosophie. Les systèmes exercent l'esprit, mais la foi l'éclairé et le guide.

Ne prononce-t-on pas souvent des mots dont nous n'avons qu'une idée très confuse, ou même dont nous n'en avons aucune? Le mot d'orne n'est-il pas dans ce cas? Lorsque la languette ou la soupape d'un soufflet est dérangée, et que l'air qui est entré dans la capacité du soufflet en sort par quelque ouverture survenue à cette soupape, qu'il n'est plus comprimé contre les deux palettes, et qu'il n'est pas poussé avec violence vers le foyer qu'il doit allumer, les servantes disent: L'ame du soufflet est crevée. Elles n'en savent pas davantage; et cette question ne trouble point leur tranquillité.

Le jardinier prononce le mot d'ame des plantes, et les cultive très bien sans savoir ce qu'il entend par ce terme.

Le luthier pose, avance ou recule l'orne d'u7i violon sous le chevalet, dans l'intérieur des deux tables de l'inslrument; un chétif morceau de bois de plus ou de moins lui donne ou lui Ole une ame harmonieuse.

Nous avons plusieurs manufactures dans lesquelles les ouvriers donnent la qualification d'ame à leurs machines. Jamais on ne les entend disputer sur ce mot; il n'en est pas ainsi des philosophes.

Le mot d'ame parmi nous signifie en général ce qui anime. Nos devanciers les Celtes donnaient à leur ame le nom de seel, dont les Anglais ont fait le mot soûl, les Allemands seel; et probablement les anciens Teutons et les anciens Bretons n'eurent point de querelles dans les universités pour cette expression.

Les Grecs distinguaient trois sortes d'ames: i^ux"/;, qui signifiait Vame sensitive, l'âme des sens; et voilà pourquoi Y Amour, enfant d'Ajjhrodite, eut tant de passion pour Psyché, et que Psyché l'aima si tendrement; -vsùixa, le souffle qui donnait la vie et le mouvement à toute la machine, et que nous avons traduit par spiritus, esprit, mot vague auquel on a donné mille acceptions différentes; et enfin voù;;, l'intelligence.

Nous possédions donc trois âmes, sans avoir la plus légère notion d'aucune. Saint Thomas d'Aquin admet ces trois âmes en qualité de péripatéticien, et distingue chacune de ces trois âmes en trois parties.

T'j//; était dans la poitrine, -rtvsùiia-se-xépajidait dansjûiit le corps, et voùc était dans la tète. Il n'y a point eu d'autre philosophie dans nos écoles jusqu'à nos jours, et malheur à tout homme qui aurait pris une de ces âmes pour l'autre.

Dans ce chaos d'idées il y avait pourtant un fondement. Les hommes s'étaient bien aperçus que dans leurs passions d'amour, de colère, de crainte, il s'excitait des mouvements dans leurs entrailles. Le ^foie et le cœur furent le siège des passions. Lorsqu'on pense profondément, on sent une contention dans les organes de la tète ; donc l'ame intellectuelle est dans le cerveau. Sans respiration, point de végétation, point de vie : donc l'ame végétative est dans la poitrinej qui reçoit le souffle de l'air.

Lorsque les hommes virent en songe leurs parents ou leurs amis morts, il fallut bien chercher ce qui leur était apparu. Ce n'était pas le corps, qui avait été consumé sur un bûcher, ou englouti dans la mer et mangé des poissons. C'était pourtant quelque chose, à ce qu'ils prétendaient ; car ils l'avaient vu; le mort avait parlé; le songeur l'avait interrogé. Était-

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ce "i''JX'/) était-ce rvîvjfjia, était-ce voô;, avec qui on avait conversé en songe? On imagina un fantôme, une figure légère : c'était jy.'.i, c'était oaîfjiwv, une ombre, des mânes, une petite nme d'air et de feu, extrêmement déliée, qui errait je ne sais où.

Dans la suite des temps, quand on voulut approfondir la chose, il demeura pour constant que cette ame était corporelle; et toute l'antiquité n'en eut point d'autre idée. Enfin Platon vint qui subtilisa tellement cette ame, qu'on douta s'il ne la séparait pas entièrement de la matière ; mais ce fut un problème qui ne fut jamais résolu jusqu'à ce que la foi vint nous éclairer.

En vain les matérialistes allèguent quelques Pères de l'Église qui ne s'exprimaient point avec exactitude. Saint Irénée dit que l'ame n'est que le souffle de la vie, qu'elle n'est incorporelle que par comparaison avec le corps mortel, et qu'elle conserve la figure de l'homme afin qu'on la reconnaisse.

En vain Tertullien s'exprime ainsi : « La corporalité de l'ame éclate dans l'Évangile : Corporalitas animœ in ipso Evangelio rehœescit. » Car si l'ame n'avait pas un corps, l'image de l'ame n'aurait pas l'image du corps.

En vain même rapporte-t-il la vision d'une sainte femme qui avait vu une ame très brillante, et de la couleur de l'air.

En vain Tatien dit expressément : « Wjyr] iAj o'jv f, zCo-j àvôpwTTcov 7:o)^'J[JLEp•^^; sj-î : L'ame de l'homme est composée de plusieurs parties. »

En vain allègue-t-on saint Hilaire, qui dit dans des temps postérieurs : « Il n'est rien de créé qui ne soit corporel, ni dans le ciel, ni sur la terre, ni parmi les visibles, ni parmi les invisibles : tout est formé d'éléments; et les araes, soit qu'elles habitent un corps, soit qu'elles en sortent, ont toujours une substance corporelle. »

En vain saint Ambroise, au vi"^ siècle, dit : « IN'ous ne connaissons rien que de matériel, excepté la seule vénérable Trinité. »

Le corps de l'Église entière a décidé que l'ame est immatérielle. Ces saints étaient tombés dans une erreur alors universelle; ils étaient hommes; mais ils ne se trompèrent pas sur l'immortalité, parce qu'elle est évidemment annoncée dans les Évangiles.

Nous avons un besoin si évident de la décision de l'Église infaillible sur ces points de philosophie, que nous n'avons en elTet par nous-mêmes aucune notion suffisante de ce qu'on appelle esprit pur, et de ce qu'on nomme matière. L'esprit pur est un mot qui ne nous donne aucune idée ; et nous ne connaissons la matière que par quelques phénomènes. Nous la connaissons si peu, que nous l'appelons substance; or le mot substance veut dire ce qui est dessous ; mais ce dessous nous sera éternellement caché. Ce dessous est le secret du Créateur; et ce secret du Créateur est partout. Nous ne savons ni comment nous recevons la vie, ni comment nous la donnons, ni comment nous croissons, ni comment nous digérons, ni comment nous dormons, ni comment nous pensons, ni comment nous sentons.

La grande difficulté est de comprendre comment un être, quel qu'il soit, a des pensées.

Des dijutes de Locke sur l'ame.

L'auteur de l'article Ame dans Y Encyclopédie a suivi scrupuleusement Jaquelot; mais Jaquelot ne nous apprend rien. Il s'élève aussi contre Locke, parce que le modeste Locke a dit : « Nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être matériel pense ou non, par la raison qu'il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans révélation, si Dieu n'a point donné à quelque amas de matière, disposée comme il le trouve à propos, la puissance d'apercevoir et de penser; ou s'il a joint et uni à la matière ainsi disposée une substance matérielle qui pense. Car, par rapport à nos notions, il ne nous est pas plus malaisé de concevoir que Dieu peut, s'il lui plaît, ajouter à notre idée

s VOLTAIRE

de la matière la faculté de penser, que de comprendre qu'il y joigne une autre substance avec la faculté de penser; puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, et à quelle espèce de substance cet être tout-puissant a trouvé à propos d'accorder cette puissance, qui ne saurait être créée qu'en vertu du bon plaisir et de la bonté du Créateur. Je ne vois pas quelle contradiction il y a que Dieu, cet être pensant, éternel et tout-puissant, donne, s'il veut, quelques degrés de sentiment, de perception et de pensée à certains amas de matière créée et insensible qu'il joint ensemble comme il le trouve à propos. »

C'était parler en homme profond, religieux et modeste.

On sait quelles querelles il eut à essuyer sur cette opinion qui parut hasardée, mais qui en effet n'était en lui qu'une suite de la conviction où il était de la toute-puissance de Dieu et de la faiblesse de l'homme. 11 ne disait pas que la matière pensât; mais il disait que nous n'en savons pas assez pour démontrer qu'il est impossible à Dieu d'ajouter le don de la pensée à l'être inconnu nommé matière, après lui avoir accordé le don de la gravitation et celui du mouvement, qui sont également incompréhensibles.

Locke n'était pas assurément le seul qui eût avancé cette opinion ; c'était celle de toute l'antiquité, qui, en regardant lame comme une matière très déliée, assurait par conséquent que la matière pouvait sentir et penser.

C'était le sentiment de Gassendi, comme on le voit dans ses objections à Descartes. « Il est vrai, dit Gassendi, que vous connaissez que vous pensez ; mais vous ignorez quelle espèce de substance vous êtes, vous qui pensez. Ainsi, quoique l'opération de la pensée vous soit connue, le principal de votre essence vous est caché ; et vous ne savez point quelle est la nature de cette substance, dont l'une des opérations est de penser. Vous ressemblez à un aveugle qui, sentant la chaleur du soleil et étant averti qu'elle est causée par le soleil, croirait avoir une idée claire et distincte de cet astre, parce que si on lui demandait ce que c est que le soleil, il pourrait répondre : « C'est une chose qui échautfe, etc. »

ATHEISME 9

Le même Gassendi, dans sa Philosophie d'Épiciire, répète plusieurs fois qu'il n'y a aucune évidence mathématique de la pure spiritualité de Tame.

Descartes, dans une de ses lettres à la princesse palatine Elisabeth, lui dit : « Je confesse que par la seule raison naturelle nous pouvons faire hpniirnnp dp pnnjpftnrpg g^i^ l'ame, et a3'oir de flatteuses espérances, mais non pas aucune assurance. ■>■> Et en cela Descartes combat dans ses lettres ce qu'il avance dans ses livres ; contradiction trop ordinaire.

Enfin nous avons vu que tous les Pères des premiers siècles de l'Église, en croyant l'ame immortelle, la croyaient en même temps matérielle ; ils pensaient qu'il est aussi aisé à Dieu de conserver que de créer. Ils disaient : « Dieu la fit pensante, il la conservera pensante. »

Malebranche a prouvé très bien que nous n'avons aucune idée par nous-mêmes, et que les objets sont incapables de nous en donner : de là il conclut que nous voyons tout en Dieu. C'est au fond la même chose que de faire Dieu l'auteur de toutes nos idées ; car avec quoi verrions-nous dans lui, si nous n'avions pas des instruments pour voir? et ces instruments, c'est lui seul qui les tient et qui les dirige. Ce système est un labyrinthe, dont une allée vous mènerait au spinosisme, une autre au stoïcisme, et une autre au chaos.

Quand on a bien disputé sur l'esprit, sur la matière, on finit toujours par ne se point entendre. Aucun philosophe n'a pu lever par ses propres forces ce voile que la nature a étendu sur tous les premiers principes des choses ; ils disputent, et la nature agit.

{Bictionnaire philosophique.)

ATHEISME.

La nuit était venue, elle était belle, l'atmosphère était une voûte d'azur transparent, semée d'étoiles d'or; ce spectacle

touche toujours les hommes, et leur inspire une douce rêverie : le bon Parouba admirait le ciel, comme un Allemand admire Saint-Pierre de Rome, ou l'Opéra de Naples, quand il le voit pour la première fois. « Cette voûte est bien hardie, » disait Parouba àFreind; et Freind lui disait : « Mon cher Parouba, il n'y a point de voûte ; ce cintre bleu n'est autre chose qu'une étendue de vapeurs, de nuages légers que Dieu a tellement disposés et combinés avec la mécanique de vos yeux, qu'en quelque endroit que vous soyez, vous êtes toujours au centre de votre promenade, et vous voyez ce qu'on nomme le ciel, et qui n'est point le ciel , arrondi sur votre tête. — Et ces étoiles, monsieur Freind? — Ce sont, comme je vous l'ai déjà dit, autant de soleils autour desquels tournent d'autres mondes ; loin d'être attachées à cette voûte bleue, souvenez-vous qu'elles en sont à des distances différentes et prodigieuses : cette étoile, que vous voyez, est à douze cents millions de mille pas de notre soleil. » Alors il lui montra le télescope qu'il avait apporté : il lui fit voir nos planètes, Jupiter avec ses quatre lunes, Saturne avec ses cinq lunes et son inconcevable anneau lumineux : u C'est la même lumière, lui disait-il, qui part de tous ces globes, et qui arrive à nos yeux : de cette planète-ci en un quart d'heure, de cette étoile-ci en six mois. » Parouba se mit à genoux et dit : « Les cieux annoncent Dieu. » Tout l'équipage était autour du vénérable Freind, regardait et admirait. Le coriace Birton avança sans rien regarder et parla ainsi :

Birton. — Eh bien! soit; il y a un Dieu, je vous l'accorde; mais qu'importe à, vous et à moi? qu'y a-t-il entre l'Être infini et nous autres vers de terre? quel rapport peut-il exister de son essence à la nôtre?

J'avais cru jusqu'à présent qu'il est dans la nature une force active dont nous tenons le don de vivre dans tout notre corps, de marcher par nos pieds, de prendre par nos mains, de voir par nos yeux, d'entendre par nos oreilles, de sentir par nos nerfs, de penser par notre tète, et que tout cela était ce que nous appelons l'ame ; mot vague qui ne signifie au

ATHEISME M

fond que le principe inconnu de nos facultés. J'appellerai Dieu, avec vous, ce principe intelligent et puissant qui anime la nature entière ; mais a-t-il daigné se faire connaître à nous?

Fheind. — Oui, par ses œuvres.

BiRTON. — Nous a-t-il dicté ses lois? nous a-t-il parlé?

Freind. — Oui, par la voix de votre conscience. N'est-il pas vrai que si vous aviez tué votre père et votre mère, cette conscience vous déchirerait par des remords aussi affreux qu'involontaires? Cette vérité n'est-elle pas sentie et avouée par l'univers entier? Descendons maintenant à de moindres crimes. Y en a-t-il un seul qui ne vous effraie au premier coup d'oeil, qui ne vous fasse pâlir la première fois que vous le commettez, et qui ne laisse dans votre cœur l'aiguillon du repentir ?

BiRTON. — Il faut que je l'avoue.

Freind. — Dieu vous a donc expressément ordonné, en parlant à votre cœur, de ne vous souiller jamais d'un crime évident. Et quant à toutes ces actions équivoques que les uns condamnent et que les autres justifient, qu'avons-nous de mieux à faire que de suivre cette grande loi du premier des Zoroastres, tant remarquée de nos jours par un auteur français ' : « Quand tu ne sais si l'action que tu médites est bonne ou mauvaise, abstiens-toi » ?

BiRTON. — Cette maxime est admirable ; c'est sans doute ce qu'on a dit déplus beau, c'est-à-dire de plus utile en morale; et cela me ferait presque penser que Dieu a suscité de temps en temps des sages qui ont enseigné la vertu aux hommes égarés. Je vous demande pardon d'avoir raillé de la vertu.

Freind. — Demandez-en pardon à l'Être éternel, qui peut la récompenser éternellement, et punir les transgresseurs.

BiRTON. — Quoi! Dieu me punirait éternellement de m'être livré à des passions qu'il m'a données!

Freind. — 11 vous a donné des passions avec lesquelles on

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