ENTHOUSIASME
guerre que comme un métier dans lequel il y avait une petite fortune à faire, allait au combat tranquillement, comme un couvreur monte sur un toit. César pleurait en voyant la statue d'Alexandre.
Ovide ne parlait d'amour qu'avec esprit. Sapho exprimait l'enthousiasme de cette passion ; et s'il est vrai qu'elle lui coûta la vie, c'est que l'enthousiasme chez elle devint démence.
L'esprit de parti dispose merveilleusement à l'enthousiasme ; il n'est point de faction qui n'ait ses énergumènes. Un homme passionné qui parle avec action, a dans ses yeux, dans sa voix, dans ses gestes, un poison subtil qui est lancé comme un trait dans les gens de sa faction. C'est par cette raison que la reine Elisabeth défendit qu'on prêchât de six mois en Angleterre sans une permission signée de sa main, pour conserver la paix dans son royaume.
La chose la plus rare est de joindre la raison avec l'enthousiasme ; la raison consiste à voir toujours les choses comme elles sont. Celui qui dans l'ivresse voit les objets doubles est alors privé de la raison.
L'enthousiasme est précisément comme le vin, il peut exciter tant de tumulte dans les vaisseaux sanguins, et de si 'violentes vibrations dans les nerfs, que la raison en est tout-àfait détruite. Il peut ne causer que de légères secousses, qui ne fassent que donner au cerveau un peu plus d'activité ; c'est ce qui arrive dans les grands mouvements d'éloquence, et surtout dans la poésie sublime. L'enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes.
Cet enthousiasme raisonnable est la perfection de leur art ; c'est ce qui fit croire autrefois qu'ils étaient inpirés des dieux, et c'est ce qu'on n'a jamais dit des autres artistes.
Comment le raisonnement peut-il gouverner l'enthousiasme ? C'est qu'un poète dessine d'abord l'ordonnance de son tableau ; la raison alors tient le crayon. Mais veut-il animer ses personnages et leur donner le caractère des passions, alors l'imagination s'échauffe, l'enthousiasme agit ; c'est un coursier qui s'emporte dans sa carrière ; mais la carrière est régulièrement tracée.
L'enthousiasme est admis dans tous les genres de poésie où il entre du sentiment: quelquefois même il se fait place jusque dans l'églogue; témoin ces vers de la dixième églogue de Virgile :
Jam mihi per mtpes videor liicosque sonantes Ire: libct Partho t07'qiiere Cydonia cornu Spicula : tanqiiam hxc sint noslri medicina furoris, Aut deus ille malis hominum mitescere discal ' .'
Le style des épîtres, des satires, réprouve l'enthousiasme : aussi n'en trouve-t-on point dans les ouvrages de Boileau et de Pope.
Nos odes, dit-on, sont de véritables chants d'enthousiasme ; mais comme elles ne se chantent point parmi nous, elles sont souvent moins des odes que des stances ornées de réflexions ingénieuses. Jetez les yeux sur la plupart des stances de la belle Ode à la Fortune, de Jean-Baptiste Rousseau :
Vous chez qui la guerrière audace
Tient lieu de toutes les vertus.
Concevez Socrate à la place
Du fier meurtrier de Clitus :
Vous verrez un roi respectable,
Humain, généreux, équitable.
Un roi digne de vos autels :
Mais, à la place de Socrate,
Le fameux vainqueur de l'Euphrate
Sera le dernier des mortels.
Ce couplet est une courte dissertation sur le mérite personnel d'Alexandre et de Socrate ; c'est un sentiment particulier, un paradoxe. 11 n'est point vrai qu'Alexandre sera le dernier des mortels. Le héros qui vengea la Grèce, qui subjugua l'Asie, qui pleura Darius, qui punit ses meurtriers, qui respecta la famille du vaincu, qui donna un trône au vertueux Abdalonyme, qui rétablit Porus, qui bâtit tant
1. « Je me crois déjà sur les rochers, je crois courir par les bois sonores; je veui lancer, avec l'arc de Parthe, les flèches de Cydon : comme si c'é'.ait un remède à mon délire, comme si ce dieu cruel allait se laisser attendrir par les souffrances d'un homme! »