ENTHOUSIASME
de villes en si peu de temps, ne sera jamais le dernier dfis mortels.
Tel qu'on nous vante dans l'histoire
Doit peut-être toute sa gloire
A la honte de son rival :
L'inexpérience indocile
Du compagnon de Paul Emile
Fit tout le succès d'Annibal.
Voilà encore une réflexion philosophique sans aucun enthousiasme. Et de plus, il est très faux que les fautes de Varron aient fait tout le succès d'Annibal : la ruine de Sagonte, la prise de Turin, la défaite de Scipion, père de l'Africain, les avantages remportés sur Sempronius, la victoire de Trébie, la victoire de Trasimène, et tant de savantes marches, n'ont rien de commun avec la bataille de Cannes, où Varron fut vaincu, dit-on, par sa faute. Des faits si défigurés doivent-ils être plus approuvés dans une ode que dans une histoire ?
Ce qui est toujours fort à craindre dans l'enthousiasme, c'est de se livrer à l'ampoulé, au gigantesque, au galimatias. En voici un grand exemple dans l'ode sur la naissance d'un prince du sang royal :
Où suis-je? quel nouveau miracle Tient encor mes sens enchantés?
Quel vaste, quel pompeux spectacle Frappe mes yeux épouvantés ?
Un nouveau monde vient d'éclore :
L'univers se reforme encore Dans les abîmes du chaos; Et pour réparer ses ruines, Je vois, des demeures divines Descendre un peuple de héros.
(J.-B. Rousseau, Ode sur la naissance du duc de Bretagne.)
Nous prendrons cette occasion pour dire qu'il y a peu d'enthousiasme dans VOde sur la prise de Namur.
Le hasard m'a fait tomber entre les mains une critlipie très injuste du poème des Saisons de M. de Saint-Lambert,
et de la traduction des Géorgiques de Virgile par M, Delille. L'auteur, acharné à décrier tout ce qui est louable dans les auteurs vivants, et à louer ce qui est condamnable dans les morts, veut faire admirer celte strophe :
Je vois monter nos cohortes
La flamme et le fer en main,
Et sur les monceaux de piques,
De corps morts, de rocs, de briques,
S'ouvrir un large chemin.
(Boileau, Ode sur la prise de Namur.)
Il ne s'aperçoit pas que les termes de piques et de briques font un effet très désagréable ; que ce n'est point un grand effort de monter sur des briques, que l'image des briques est très faible après celle des morts; qu'on ne monte point sur des monceaux de piques, et que jamais on n'a entassé de piques pour aller à l'assaut ; qu'on ne s'ouvre point un large chemin sur des rocs; qu'il fallait dire : « Je vois nos cohortes s'ouvrir un large chemin à travers les débris des rochers, au milieu des armes brisées et sur des morts entassés; » alors il y aurait eu de la gradation, de la vérité, et une image terrible.
Le critique n'a été guidé que par son mauvais goût, et par la rage de l'envie qui dévore tant de petits auteurs subalternes. Il faut, pour s'ériger en critique, être un Quintihen, un Rollin ; il ne faut pas avoir l'insolence de dire : « Cela est bon, ceci est mauvais », sans en apporter des preuves .convaincantes. Ce ne serait plus ressembler à. Rollin dans son Traité des études; ce serait ressembler à Fréron, et être par
conséquent très méprisable.
[Dlct. phil.)