‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 92 sur 207 · I. C'est lui-même · texte numérisé non relu

I. C'est lui-même

A travers la, faiblesse de la traduction, il est aisé d'entrevoir la délicatesse et les grâces piquantes de ces épigrammes. Qu'elles sont différentes des grossières images trop souvent peintes dans Catulle et dans Martial !

Marot en a fait quelques-unes, où l'on retrouve toute l'aménité de la Grèce.

Plus ue suis ce que j'ai été Et ne le saurois jamais être ; Mon beau printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre.

Amour, tu as été mon maître, Je t'ai servi sur tous les dieux.

0! si je pouvois deux fois naître, Comment je te servirois mieux!

Sans le printemps et l'été qui font /e saut par la fenêtre, cette épigramme serait digne de Gallimaque.

Je n'oserais en dire autant de ce rondeau, que tant de gens de lettres ont si souvent répété.

Au bon vieux temps un train d'amour régnoit Qui sans grand art et dons se démenoit, Si qu'un bouquet donné d'amour profonde C'étoit donner toute la terre ronde.

Car seulement au cœur on se prenoit; Et si par cas à jouir on venoit, Savez-vous bien comme on s'entretenoit?

Vingt ans, trente ans ; cela durcit un monde Au bon vieux temps.

Or est perdu ce qu'amour ordonnoit, Rien que pleurs feints, rien que changes on n'oit. Qui voudra donc qu'à aimer je me fonde, 11 faut premier que l'amour on refonde. Et qu'on le mène ainsi qu'on le menoit Au bon vieux temps.

Je dirais d'abord que peut-être ces rondeaux, dont le mérite est de répéter à la fin de deux couplets les mots qui commencent ce petit poème, sont une invention gothique et puérile, et que les Grecs et les Romains n'ont jamais

avili la ciif,'nilé de leurs langues harmonieuses par ces niaiseries difliciles.

Ensuite je demanderais ce que c'est qu'un train d'amour qui règne, un train qui se démène sans dons.

Je pourrais demander si venir à jouir par cas, sont des expressions délicates et agréables ; si s'entretenir et se fonder à aimer ne tiennent pas un peu de la barbarie du temps que Marot adoucit dans quelques-unes de ses petites poésies.

Le mérite de ce petit ouvrage semble consister dans une facilité naïve ; mais que de naïvetés dégoûtantes dans presque tous les ouvrages de la cour de François I" !

{Bict. phil.)

ESl'RIÏ.

Section I. — On consultait un homme qui avait quelque connaissance du cœur humain sur une tragédie qu'on devait représenter : il répondit qu'il y avait tant d'esprit dans cette pièce qu'il doutait de son succès. Quoi! dira-t-on, est-ce là un défaut, dans un temps où tout le monde veut avoir de l'esprit, où l'on n'écrit que pour montrer qu'on en a, où le public applaudit même aux pensées les plus fausses quand elles sont brillantes? Oui, sans doute, on applaudira le premier jour, et on s'ennuiera le second.

Ce qu'on appelle esprit est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine : ici l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens, et qu'on laisse entendre dans un autre; là un rapport délicat entre deux idées peu communes : c'est une métaphore singulière; c'est une recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'abord, mais de ce qui est en effet dans lui; c'est l'art ou de réunir deux choses

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éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. Enfin je vous parlerais de toutes les différentes façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage; mais tous ces brillants (et je ne parle pas des faux brillants) ne conviennent point ou conviennent fort rarement à un ouvrage sérieux et qui doit intéresser. La raison en est qu'alors c'est l'auteur qui paraît, et que le public ne veut voir que le héros. Le danger et les passions ne cherchent point l'esprit. Priam et Ilécube ne font point d'épigrammes quand leurs enfants sont égorgés dans Troie embrasée. Didon ne soupire point en madrigaux en volant au bûcher sur lequel elle va s'immoler. Démosthène n'a point de jolies pensées quand il anime les Athéniens à la guerre; s'il en avait, il serait un rhéteur, et il est un homme d'État.

L'art de l'admirable Racine est bien au dessus de ce qu'on appelle esprit; mais si P3Trhus s'exprimait toujours dans ce style :

Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé, Brûlé de plus de feux que je n'en allumai... Hélas! fus-je jamais si cruel que vous Têtes ?

{Andromaque, I, iv);

si Oreste continuait toujours à dire que les Scythes sonl moins cruels qu'Hermione, ces deux personnages ne toucheraient point du tout : on s'apercevrait que la vraie passion s'occupe rarement de pareilles comparaisons, et qu'il y a peu de proportion entre les feux réels dont Troie fut consumée et les feux de l'amour de Pyrrhus ; entre les Scythes qui immolent des hommes, et Hermione qui n'aima point Oreste. Cinna (II, i) dit en parlant de Pompée :

11 (le Ciel) a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce graud changement; Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme, D'emporter avec eux la liberté de Rome.

Celte pensée a un très grand éclat : il y a là beaucoup

d'esprit, et même un air de grandeur qui impose. Je suis sur que ces vers, prononcés avec l'enthousiasme et l'art d'un bon acteur, seront applaudis ; mais je suis sûr que la pièce de Cinna, écrite toute dans ce goût, n'aurait jamais été jouée longtemps. En effet, pourquoi le Ciel devait-il faire l'honneur à Pompée de rendre les Romains -esclaves après sa mort? Le contraire serait plus vrai : les mânes de Pompée devraient plutôt obtenir du Ciel le maintien éternel de cette liberté pour laquelle on suppose qu'il combattit et qu'il mourut.

Que serait-ce donc qu'un ouvrage rempli de pensées recherchées et problématiques? Combien sont supérieurs à toutes ces idées brillantes, ces vers simples et naturels :

Ciuna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner!

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.

Ce n'est pas ce qu"on appelle esprit, c'est le sublime et le simple qui font la vraie beauté.

Que, dans Rodogune, Antiochus dise de sa maîtresse, qui le quitte après lui avoir indignement proposé de tuer sa mère :

Elle luit, mais en Parthe, en nous perçant le cœuri,

Antiochus a de l'esprit ; c'est faire une épigramme contre Rodogune ; c'est comparer ingénieusement les dernières paroles qu'elle dit en s'en allant, aux flèches que les Parthes lançaient en fuyant ; mais ce n'est point parce que sa maîtresse s'en va que la proposition de tuer sa mère est révoltante ; qu'elle sorte ou qu'elle demeure, Antiochus a également le cœur percé. L'épigramme est donc fausse; et si Rodogune ne sortait pas, cette mauvaise épigramme ne pouvait plus trouver place.

Je choisis exprès ces exemples dans les meilleurs auteurs, afm qu'ils soient plus frappants. Je ne relève pas dans eux

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