‹ Extraits en prose, philosophie, histoire, littérature, mélangesChapitre 93 sur 207 · Rodorjune, III, v · texte numérisé non relu

Rodorjune, III, v

les pointes et les jeux de mots dont on sent le faux aisément : il n'y a personne qui ne rie quand, dans la tragédie de la Toison d'or, Hypsipyle dit à Médée (III, iv), en faisant allusion à ses sortilèges :

Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.

Corneille trouva le théâtre et tous les genres de littérature infectés de ces puérilités, qu'il se permit rarement. Je ne veux parler ici que de ces traits d'esprit qui seraient admis ailleurs, et que le genre sérieux réprouve. On pourrait appliquer à leurs auteurs ce mot de Plutarque, traduit avec celte heureuse naïveté d'Amyot : « Tu tiens sans propos beaucoup de bons propos. »

Il me revient dans la mémoire un des traits brillants que j'ai vu citer comme un modèle dans beaucoup d'ouvrages de goût, et même dans le Traité des éludes de feu M. RoUin. Ce morceau est tiré de la belle Oraison funèbre du grand Turenne, composée par Fléchier. Il est vrai que dans cette oraison Fléchier égala presque le sublime Bossuet, que j'ai appelé et que j'appelle encore le seul homme éloquent parmi tant d'écrivains élégants ; mais il me semble que le trait don*, je parle n'eût pas été employé par Tévèque de Meaux. Le voici :

« Puissances ennemies de la France, vous vivez, et l'esprit de la charité chrétienne mïnterdit de faire aucun souhait pour votre mort, etc. Mais vous vivez, et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine, dont les intentions étaient pures, etc. »

Une apostrophe dans ce goût eût été convenable à Rome, dans la guerre civile après l'assassinat de Pompée, ou dans Londres après le meurtre de Charles P', parce qu'en effet il s'agissait des intérêts de Pompée et de Charles 1'=''. Mais est-il décent de souhaiter adroitement en chaire la mort de l'empereur, du roi d'Espagne et des Électeurs, et de mettre en ])alance avec eux le général d'armée d'un roi leur ennemi? Les intentions d'un capitaine, qui ne peuvent être que de servir son prince, doivent-elles être comparées avec les in-

térêts politiques des têtes couronnées contre lesquelles il servait? Que dirait-on d'un Allemand qui eût souhaité la mort au roi de France, à propos de la perte du général Merci, dont les intentions étaient pures ? Pourquoi donc ce passage a-t-il toujours été loué partons les rhéteurs? C'est que la figure est en elle-même belle et pathétique ; mais ils n'examinaient point le fond et la convenance de la pensée. Plutarque eût dit à Fléchier : « Tu as tenu sans propos un très beau propos. »

Je reviens à mon paradoxe, que tous ces brillants, auxquels on donne le nom d'esprit, ne doivent point trouver place dans les grands ouvrages faits pour instruire ou pour toucher. Je dirai même qu'ils doivent être bannis de l'opéra. La musique exprime les passions, les sentiments, les images ; mais où sont les accords qui peuvent rendre une épigramme? Quinault était quelquefois négligé, mais il était toujours naturel.

De tous nos opéras, celui qui est le plus orné, ou plutôt accablé de cet esprit épigrammatique,estle ballet du Triomphe des Arts, composé par un homme aimable ', qui pensa toujours finement et qui s'exprima de même ; mais qui, par l'abus de ce talent, contribua un peu à la décadence des lettres, après les beaux jours de Louis XIV. Dans ce ballet, où Pygmalion anime sa statue, il lui dit (V, iv) :

Vos premiers mouvements ont été de m'aiiner.

Je me souviens d'avoir entendu admirer ce vers dans ma jeunesse par quelques personnes. Qui ne voit que les mouvements du corps de la statue ont été confondus avec les mouvements du cœur, et que dans aucun sens la phrase n'est française; que c'est en effet une pointe, une plaisanterie? Comment se pouvait-il faire qu'un homme qui avait tant d'esprit n'en eût pas assez pour retrancher ces fautes éblouissantes? Ce même homme, qui méprisait Homère et qui le traduisit, qui en le traduisant crut le corriger, et en labré-

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