Pyrame et Thisbé, tragédie de Théophile
On trouvait un grand art à donner du sentiment à ce poignard, à le faire rougir de honte d'être teint du sang de P.yrame autant que du sang dont il était coloré.
Personne ne se récria contre Corneille, quand, dans sa tragédie à' Andromède, Phinée dit au Soleil :
Tu luis, Soleil, et ta lumière Semble se plaire à m'affliger.
Ah! mon amour te va bien obliger A quitter soudain ta carrière.
Viens, Soleil, viens voir la beauté Dont le divin éclat me dompte;
Et tu fuiras de honte
D'avoir moins de clarté.
Le soleil qui fuit parce qu'il est moins clair que le visage d'Andromède vaut bien le poignard qui rougit.
Si de tels efforts d'ineptie trouvaient grâce devant un public dont le goût s'est formé si difficilement, il ne faut pas être surpris que des traits d'esprit qui avaient quelque lueur de beauté aient longtemps séduit.
Non seulement on admirait cette traduction de l'espagnol :
Ce sang qui, tout sorti, fume cncor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous • ;
non seulement on trouvait une finesse très spirituelle dans ce vers d'Hypsipyle à Médée, dans la Toison d'or :
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes;
mais on ne s'apercevait pas, et peu de connaisseurs s'aperçoivent encore que, dans le rôle imposant de Cornélie, l'auteur met presque toujours de l'esprit où il fallait seulement de la douleur. Cette femme, dont on vient d'assassiner le mari, commence son discours étudié à César par un car :
César, car le destin qui m'outre et que je brave, Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave ; Et tu ne prétonds pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te uommer seigneur.
I Le Cid, acte II, se. viii.
Elle s'interrompt ainsi, dès le premier mot, pour dire une chose recherchée et fausse. Jamais une citoyenne romaine ne fut esclave d'un citoyen romain; jamais un Romain ne fut appelé seigneur; et ce mot seigneur n'est parmi nous qu'un terme d'honneur et de remplissage usité au théâtre.
Fille de Scipion, et, pour dire encor plus, Romaine, mon courage est encore au-dessus.
Outre le défaut, si commun à tous les héros de Corneille, de s'annoncer ainsi eux-mêmes, de dire : « Je suis grand, j'ai du courage, admirez-moi » ; il y a ici une affectation bien condamnable de parler de sa naissance, quand la tête de Pompée vient d'être présentée à César. Ce n'est point ainsi qu'une affliction véritable s'exprime. La douleur ne cherche point à dire encore plus ; et ce qu'il y a de pis, c'est qu'en voulant dire encore plus, elle dit beaucoup moins. Être Romaine est sans doute moins que d'être fille de Scipion et femme de Pompée. L'infâme Septime, assassin de Pompée, était Romain comme elle. Mille Romains étaient des hommes très médiocres ; mais être femme et fille des plus grands des Romains, c'était là une vraie supériorité. Il y a donc, dans ce discours, de l'esprit faux et déplacé, ainsi qu'une grandeur fausse et déplacée.
Ensuite elle dit, d'après Lucain, qu'elle doit rougir d'être en vie :
Je dois rougir pourtant, après un tel malheur. De n'avoir pu mourir d'uu excès de douleur.
Lucain, après le beau siècle d'Auguste, cherchait de l'esprit, parce que la décadence commençait; et dans le siècle de Louis XIV on commença par vouloir étaler de l'esprit, parce que le bon goût n'était pas encore entièrement formé comme il le fut depuis.
César, de ta victoire écoute moins le bruit; Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit.
Quel mauvais artifice, quelle idée fausse autant qu'impru-
dente ! César ne doit point, selon elle, écouter le bruit de sa victoire. Il n'a vaincu à Pharsale que parce que Pompée a épousé Cornélie! Que de peine pour dire ce qui n'est ni vrai, ni vraisemblable, ni convenable, ni touchant!
Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce.
C'est le bis nocui mundo de Lucain. Ce vers présente une très grande idée. Elle doit surprendre, il n'y manque que la vérité. Mais il faut bien remarquer que si ce vers avait seulement une faible lueur de vraisemblance, et s'il était échappé aux emportements de la douleur, il serait admirable; il aurait alors toute la vérité, toute la beauté de la convenance théâtrale.
Heureuse en mes malheurs si ce triste hyméuée Pour le bonheur de Rome à César m'eût donnée, Et si j'eusse avec moi porté daus ta maison D'uu astre envenimé l'invincible poison 1 Car eufin n'attends pas que j'abaisse ma haine : Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine; Et quoique ta captive, un cœur comme le mien, De peur de s'oublier, ne te demande rien.
C'est encore du Lucain; elle souhaite dans la Phm'sale d'avoir épousé César, et de n'avoir eu h se louer d'aucun de ses maris :
0 utinam in thalamos invisi Csesaris issem Infelix conjux, et nulli lœta marito * .'
Ce sentiment n'est point dans la nature ; il est à la fois gigantesque et puéril; mais du moins ce n'est pas à César que Cornélie parle ainsi dans Lucain, Corneille, au contraire, fait parler Cornélie à César môme; il lui fait dire qu'elle souhaite d'être sa femme, pour porter dans sa maison le "poison invincible d'un astre envenimé : « car, ajoute-t-elle, ma haine ne peut s'abaisser, et je t'ai déjà dit que je suis Romaine, et je ne te demande rien. » Voilà un singulier raisonnement :