PROLOGUE
La Valiëc-auv-Loups, près d'Auinay, ce 4 octobre 1811.
Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près du hameau d'Auinay, dans le voisinage de Sceaux et de Chatenay, une maison de jardinier, cachée parmi des collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n'était qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut proiirc à renfermer mes longues espérances : spatio brcvi spem longam reseces. Les arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne do l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour,
I. Celte Préface testamentaire, q\i\ a paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1834, ne figurait pas dans le manuscrit définitif des Mémoires d'Outre-Tombe et dans les éditions antérieures à l'édition Biré. Chateaubriand, qui en a repris certains développements dans la conclusion de ses Mémoires (voir plus loin, p. 403-408), a-t-il voulu ne pas se répéter? Ou bien a-t-il 'finalement jugé celte Préface Irop orgueilleuse? On bouhailerait que cette dernière liypotliese lui la \raie.
LES « MÉMUllŒS DUlTRE-TUMBE ». 295
en me rendant celte ombre, ils prottgeront mes vieux ans comme j'ai |jrotégé leur jeunesse. Je les ai choisis, autant que je l'ai pu, des divers climats ou j'ai erré; ils l'appellent mes voyages et nourrissent au fond de mort cœur d'autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent : l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques ai'pents; tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûtf; sédentaires d'un moine : depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes niélèzlës, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire na([uit k Chatenay, le 20 février 1694', quel était l'aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l'auteur du Génie (lu Christianisme? "■
Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs j)aternels; je l'ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay ; et pour me créer ce refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les connais tous par leurs noms comme mes
1. Voltaire est né le '21 novembre 169'i, à Paris, sur la paroisse Saint- André des Arcs ; « un ne peut guère, dit M. Lanson, douter aujourd'hui du lieu ni de la date. » Mais Brunetière écrivait encore en 1888 : « On ne sait s'il na(|uit à Paris, ou à Chatenay, près de Sceaux, à la ville ou à lu campagne, le Zi m.ir» ou le 2i novembre 169^ ; mais c'est aaae^ que Tannée soit certaine. »
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enfants, c'est ma famille, je n'en ai pas daulrc, jcspère mourir auprès d'elle.
Ici, j'ai écrit les Martyrs, les Abencerages^ l'Itinéraire et Mo'ise-, que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem, me tente à commencer l'histoire de ma vie*. L'homme qui ne donne aujourd'hui l'empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j'admire le génie et dont j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de sa tyrannie comme d'une autre solitude; mais s'il écrase le iirésent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plujjart de mes sentiments sont (lemeurés au fond de mon àme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires, .aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront untenqde de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs.
Je suis né gentilhomme. Selon moi. jai profilé du liasard de mon berceau, j'ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à laristocratie dont la dernière heure est sonnée. L'aristocratie a trois âges successifs : l'âge des supériorités, l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.