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EN ATTENDANT LA IVIORT

Mes idées affaiblies flottaient dans un vague non s;ms charme; mes anciens fantômes, ayant à peine la consistance d'ombres aux trois quai'ls effacées, m'entouraient pour me dire adieu. Je n'avais plus la force des souvenirs; je voyais dans un lointain indéterminé, et mêlées à des images inconnues, les formes aériennes de mes parents et de mes amis. Quand je m'asseyais contre une borne du chemin, je croyais apercevoir des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, dans la fumée bleue échappée du toit des chaumières, dans la cime des arbres, dans le transparent des nuées, dans les gerbes lumineuses du soleil traînant ses rayons sur les

1. Blessé au siège de Thionville, abandonné de ses camarades sans secours, presque à demi mort, Chateaubriand se proposait néanmoins de gagner Ostende.

LES c; MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE ». ô'iO

biiiyèrcs comme un râteau d'or. Ces apparitions étaient celles des Muses qui venaient assister à la mort du poète : ma tombe, creusée avec les montants de leurs lyres sous un chêne des .\rdennes, aurait assez bien convenu au soldat et au voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyées dans le gîte des lièvres, sous les troènes, faisaient seules, avec des insectes, quelques murmures autour de moi ; vies aussi légères, aussi ignorées que ma vie. Je ne pouvais plus marcher; je me sentais extrêmement mal: la petite vérole rentrait et m'étouftait.

^ ers la fin du jour, je m'étendis sur le dos à terre, dans un fossé, la tète soutenue par le sac cVAtala^ ma iiéquille à mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles : nous nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi. selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis dans un sentiment de religion; le dernier bruit que j'entendis était la chute dune feuille et le sifflement d'un bouvreuil.

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