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CONVERSION ET CONCEPTION DU « GÉNIE DU CHRISTIANISME

Ainsi, j'avais perdu ma mère : ainsi, j'avais affligé l'heure suprême de sa vie ! Tandis qu'elle rendait le dernier soupir loin de son dernier fils, en priant pour lui, que faisais-je à Londres? Je me promenais peut-être par une fraîche matinée, au moment oii les sueurs de la

1. Ceci rappelle la pensée célèbre de Piisi'.il : « On jeUe un peu iliterre .«ur la tête ; et en voilà pour jamais. »

LES « MEMOIRES n'OlTIŒ-TOMDE ». ",<J

mort L'ouvraient le front maternel et n'avaient pas ma main pour les essuyer !

I.a tendresse filiale que je conservais pour Mme de Chateaubriand était profonde. Mon enfance et ma jeunesse se liaient intimement au souvenir de manière; tout ce que je savais me venait d'elle. L'idée d'avoir empoisonné les vieux jours de la femme qui me porta dans ses entrailles me désespéra: je jetai au feu avec horreur des exemplaires de VEssai, comme l'instrument de mon crime ; s'il m'eût été possible d anéantir l'ouvrage, je l'aurais fait sans hésiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux : telle fut l'origine du Génie du Christianisuie... Je m'exagérais n)a faute ; VEssai n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur. A travers les ténèbres de cet ouvrage, se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon berceau. Il ne fallait pas un grand cfTort pour revenir du scepticisme de ïEssal h la certitude du Génie du Christianisme.

Lorsque, après la triste nouvelle de la mort de Mme de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre de Génie du Christianisme que je trouvai sur-le-champ* m'inspira; je me mis à l'ouvrage; je travaillai avec l'ardeur d'un fils qui bâtit un mausolée à sa mère.

1. Ce n'est p.is tout à fait exact ; Cliateaiibriand voulait d'abord intiUilci' son livre : De la Religion chrétienne par raport à la Morale et aux Beaux-Ai'ts, puis : Des Beautés poétiques el morales de la Religion et de sa supériorité su}' tous les cultes de la terre.

3 Kl CHATtAir.l'.IANI).

ACHÈVEMENT ET SUCCÈS D" o ATALA »

Avant de risquer l'ouvrage au grand jour, je le montrai à M. de Fontanes : il en avait déjà lu des IVagnients en manuscrit à Londres. Quand il fut arrivé au discours du père Aubry.au bord du lit de mort d'Alala, il me dit d'une voix rude: « Ce n"est pas cela: c'est mauvais; refaites cela! » Je me retirai désolé; je ne me sentais pas capable de mieux faire. Je voulais jeter le tout au feu : je passai depuis huit heures jusqu'à onze heures du soir dans mon entre-sol, assis devant ma table, le fiont appuyé sur le dos de mes mains étendues et ouvertes sur mon papier. J'en voulais à Fontanes ; je Mien voulais; je n'essayais pas même d'écrire, tant je désespérais de moi. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m'arriva, adoucie par l'éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais renfermées: rin>|iiration me revint: je traçai de suite le discours du missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un seul mot, tel qu'il est resté et tel qu'il existe aujourd'hui. Le cœur palpitant, je le portai le matin à Fontanes t\ui s'écria: « C'est cela ! C'est cela 1 je vous l'avais biendil. i|ue vous feriez mieux ! »

C'est de la publication d'Atala que date le bruit que j'ai fait dans ce monde : je cessai de vivre moi-même, et ma carrière publique commença. Après tant de succès iniiilaires, un succès littéraire jiaraissait un ])rodige; on en était alTamé. L'étrangeté de l'ouvrage ajoutait à la surprise de la foule. Atala tombant au milieu de la littérature de l'Empire, de cette école classique, vieille rajeunie dont la seule vue inspirait l'ennui, était une sorte de production d'un genre inconnu. On ne savait si Ton devait la classer parmi les monstruosités ou parmi les beautés-^ était-elle Gorgone ou Vénus? Les acadc-

LES « MÉMOIRES D'OrTRE-TOMr.E .>. r.il

miciens assemblés dissertèrent docleinenl sur son sexe ot sur sa nature, de même qu'ils firent des rapports sur le Génie du Christianisme. Le vieux siècle la repoussa, 11? nouveau raccueillit.

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