LE CANON DE WATERLOO. — LA BATAILLE
Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bru.xelles ; j'allais seul achever ma promenade sur la grande roule. J'avais emporté les Commentaires
i. Je ne voudrais pas multiplier les notes « admiratives ». Mais cela estil assez beau? Et quel écrivain que celui qui est capable d'écrire une pareille page, où tous les mots portent et gravent une impérissable vision dans le cerveau du lecteur ! Il n'y a pas d'Horace Vernet ou de Détaille qui vaille ce tableau, et je m'étonne qu'aucun de nos peintres d'bistoire, que je sache du moins, ne s'en soit encore ins|)iré.
LES « MEMOIRES D'orTIiE-TOMBE ». ')o7
de Césa)\ et je cheminais lenlement, plongé dans ma lecture. J'étais déjà à plus d'une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr un roulement sourd : je m'arrêtai, regardai le ciel assez chargé de nuées, délibérant en moi-même si je continuerais d'aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte d'un orage. Jo prêtai l'oreille; je n'entendis plus que le cri d'une poule deau dans les joncs et le son d'une horloge de village. Je poursuivis ma roule : je n'avais pas fait trente pas que le roulement recommença, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux : qiiolquofois il n'était sensible que par une trépidation de l'air, laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il était éloigné. Ces dilonations moins vastes, moins onduleuses, moins liées iiisouible que celle de la foudre, firent naître dans mon esprit l'idée d'un combat. Je me trouvais devant un peuplier planté à l'angle d'un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m'appuyai debout contre le Ironc de l'arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent du sud s'étantlevé m'apporta plus distinctement le bruit de l'artillerie. Cette grande bataille, encore sans iiDiu, dont j'écoulais les échos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de village venait de sonner les funélaillcs inconnues, était la bataille de Waterloo !
Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, j'aurais été moins ému si je m'étais trouvé dans la mêlée : le péril, le feu, la cohue de la mort ne m'eussent pas laissé le temps de méditer; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le berger des troupeaux qui paissent autour de moi, le jioids des réflexions m'accablait. Quel était ce combat? l-llait-il définitif"? Napoléon était-il là en personne ? Le monde, comme la robe du Christ, élait-il jeté au sort? Succès ou revers de l'une ou l'autre armée, quelle serait la conséquence de l'événement pour les peuples, liberté
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OU osclavago ? Mais quel sang coulait! Chaque bruil parvenu à mon oreille n'était-il pas le dernier soupir d'un Français? Était-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France ? S'ils triomphaient, notre gloire n'était-elle pas perdue ? Si Napoléon l'em- |)0rtait, que devenait notre liberté? Bien qu'un succès lie Xapoléon m'ouvrît un exil éternel, la patrie l'emporl.iit dans ce moment dans mon cœur; mes vœux étaient pour l'oppresseur de la France, s'il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère ! . . . Les Français emportèrent d'abord, à l'aile gauche de l'ennemi, les hauteurs qui dominent le château d'Hougoumont jusqu'aux fermes de la Haye-Sainte et de Papelotte ; à l'aile droite, ils attaquèrent le village de iMont-Saint-Jean ; la ferme de la Haye-Sainte est enlevée au centre par le prince Jérôme. Mais la réserve prussienne paraît vers Saint-Lambert à six heures du soir ; une nouvelle et furieuse attaque est donnée au village de la Haye-Sainte ; Blïicher survient avec des trou|)es fraîches et isole du reste de' nos troupes déjà rompues les carrés de la garde impériale. Autour de cette phalange immortelle, le débordement des fuyarrls entraîne tout parmi des tlots de poussière, de fumée ardente et de mitraille, dans des ténèbres sillonnées de fusées à la congrève, au milieu des rugissements de trois cents pièces d'artillerie et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux : c'était comme le sommaire de toutes les batailles de l'Empire. Deux fois les Français ont crié : Victoire ! deux fois leurs cris sont étouffés sous la j)ression des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes s'éteint ; les cartouches sont épuisées ; quelques grenadiers blessés, au milieu de trente mille morts, de cent mille boulets sanglants, refroidis et conglobés à leurs pieds, restent debout, appuyés sur leur mousquet,
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baïonnotto. brisée, canon sans charge. Xon loin d'oux, rhomme des batailles écoutait, l'œil fixe, le dernier coup de canon qu'il devait entendre de sa vie. Dans ces champs de carnage, son frère Jérôme combattait encore avec ses bataillons expirants accablés par le nombre : mais son courage ne put ramener la victoire.