CONCLUSION DES . MEMOIRES
... Ain^i la vie publique et |jrivée ni"a été connue. Quatre fois j"ai traversé les mers: j"ai suivi le soleil en Orient, touché les ruines de Memphis. de Carthage. de Sparte et d'Athènes, j'ai prié au tombeau de saint Pierre et adoré sur le (iolsrotha. Pauvre et riche, puissant et faible, heureux et misérable, homme d'action, homme de pensée, j'ai mis ma main dans le siècle, mon intelligence au désert; l'existence effective s'est montrée à moi au milieu des illusions, de même que la terre apparaît aux matelots parmi les nuages. Si ces faits répandus sur mes songes, comme le vernis qui préserve des peintures fragiles, ne disparaissent pas, ils indiqueront le lieu par où a passé ma vie.
Dans chacune de mes trois carrières, je m'étais proposé un but important : voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire; littérateur, j'ai essayé de rétablir le culte sur ses ruines: homme d'État, je me suis efforce de donner aux peuples le système de la monarchie pondérée, de replacer la France à son rang en Europe, de lui rendre la force que les traités de Vienne lui avaient fait perdre: j'ai du moins aidé à conquérir celle de nos libertés qui les vaut toutes, la liberté de la presse. Dans l'ordre divin, religion et liberté : dans l'ordre humain, honneur et gloire (qui sont la génération humaine de la religion et de la liberté) : voilà ce que j'ai désiré pour ma patrie.
Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, publiciste, ministre, c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'Océan, tians les camps que j'ai parlé des armes, dans l'exil que j'ai
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appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique et les lois. -
Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la chose publique et en partagèrent le sort; dans l'Italie et l'Espagne de la fin du moyen âge et de la Renaissance, les premiers génies des lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns, d'Ercilla, de Cervantes ! En France, anciennement, nos cantiques et nos récits nous parvenaient de nos pèlerinages et de nos combats; mais, à compter du règne de Louis XIV, nos écrivains ont trop souvent été des hommes isolés dont les talents pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits de leur é|ioque.
Moi, bonheur ou fortune, après avoir campé sous la hutte do l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, après avoir revêtu la casaque du sauvage et le cafetan du Mamelouck, je me suis assis à la table des rois pour retomber dans l'indigence. Je me suis mêlé de paix et de guerre; j'ai signé des traités et des protocoles; j'ai assisté à des sièges, des congrès et des conclaves ; à la réédification et à la démolition des trônes; j'ai fait de l'histoire, et je la pouvais écrire : et ma vie solitaire et silencieuse marchait au travers du tumulte et du bruit avec les filles de mon imagination, Atala, Amélie, Blanca, Velléda, sans parler de ce que je pourrais appeler les réalités de mes jours, si elles n'avaient elles-mêmes la séduction des chimères. J'ai peui' d'avoir eu une àme de l'espèce de celle qu'un philosophe ancien appelait une maladie sacrée'.
Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au
1. Une partie de ce développemenl .-.e retrouve dans la Préface lestamentaire (cf. plus haut, p. 288-294).
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continent do deux fleuves: j'ai plongé dans leurs eaux troublros, ni'éloignanl à regret du vieux rivage où je suis no, nageant avec espérance vers une rive inconnue.
La géographie entière a changé depuis que, selon l'expression de nos vieilles coutumes, j'ai pu regarder io ciel de mon lit. Si je compare deux globes terrestres, l'un du commencement, l'autre de la fin de ma vie, je ne le reconnais plus. Une cinquième partie de la terre. l'Australie, a été découverte et s'est peuplée : un sixième continent vient d'être aperçu par des voiles françaises dans les glaces du pôle antarctique, et les Parry, les Ross, les Franklin ont tourné, k notre pôle, les côtes qui dessinent la limite de l'Amérique au septentrion ; l'Afrique a ouvert ses mystérieuses solitudes; enfin il n'y a pas un coin de notre demeure qui soit actuellement ignoré. On attaque toutes les langues de terres qui séparent le monde; on verra sans doute liientùt des vaisseaux traverser l'isthme de Panama et peut-être l'isthme de Suez.
L'histoire a fait parallèlement au fond du temps dos découvertes; les langues sacrées ont laissé lire leur vocabulaire perdu; jusque sui" les granits de Mezra'im, tlhampollion a déchifi'ré ces hiéroglyphes qui semblaient être un sceau mis sur les lèvres du désert, et qui répondait de leur éternelle discrétion. Que si les révolutions nouvelles ont rayé de la carte la Pologne, la Hollande. Gènes et Venise, d'autres républiques occupent une partie des rivages du Grand Océan et de l'Atlantique. Dans ces pays, la civilisation perfectionnée pourrait prêter des secours à une nature énergique : les bateaux à vapeur remonteraient ces fleuves destinés à devenir des communications faciles, après avoir été d'invincibles obstacles; les bords de ces fleuves se couvriraient de villes et de villages, comme nous avons vu de nouveaux États américains sortir des déserts du Kenlucky. Dans
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ces r()rt'l> rf|Milrc-~ iniiii''iirlfable> l'iiiraical ro diai'iiilsans chevaux, transportant des poids énormes et des milliers de voyageurs. Sur ces rivières, sur ces chemins, descendraient, avec les arbres pour la construction des vaisseaux, les richesses des mines qui serviraient h les payer; et l'isthme de Panama l'omprait sa barrière pour donner passage à ces vaisseaux dans Tune et l'autre mer.
La marine qui emprunte du l'eu le mouvement ne se borne pas à la navigation des fleuves, elle francliit rOcéan ; les distances s'abrègent ; plus de courants, do juoussons, de vents contraires, de blocus, de [torts fermés. Il y a loin de ces romans industriels au hameau (h- Plancoët : en ce temps-là, les dames jouaient aux jeux d'autrefois à leur foyer; les jjaysannes filaient le chanvre de leurs vêtements; la maigre bougie de résine éclairait les veillées de village; la chimie n'avait point opéré ses prodiges; les machines n'avaient pas mis en mouvement toutes les eaux et tous les fers pour lisser les laines ou broder les soies ; le gaz resté aux météores ne fournissait point encore l'illumination d-e nos théâtres et de nos rues.
Ces transformations ne se son! pas lHiiii('r> a imséjours : par l'instinct de son inimortalili'. riioimnc a envoyé son intelligence en liant: à <|ia(pir pas (|u"il a fait dans le lirmament, il a reconnu des miiacJes de la puissance inénarrable. Cette étoile, qui paraissait simple à nos pères, est double et tri|ile à nos yeux; les soleils interposés devant les soleils se font ombre et manquent d'espace pour leur multitude. Au centre de l'infini, Dieu voit défiler autour de lui ces uiagnifiques théories, preuves ajoutées aux preuves de rÈltre suprême.
Représentons-nous, selon la science agrandie, notre chétive planète nageant dans un océan à vagues de soleil, dan> celtt^ voie lactée, matière brute de himièiv.
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nuMal on fusion de mondes que l'açonnera la main du Créateur. I.a distance de telles étoiles est si prodigieuse que leur éclat ne pourra parvenir à Fœil qui les regarde (juo quand ces étoiles seront éteintes, le foyer avant le rayon. Que Thomme est petit sur Tatonie où il se meut! Mais qu'il est grand comme intelligence! 11 sait quand le visage des astres se doit charger d'ombre, à quelle heure reviennent les comètes après des milliers d'années, lui qui ne vit qu'un instant! Insecte microscopique inaperçu dans un pli de la robe du ciel, les globes ne peuvent lui cacher un seul de leurs pas dans la profondeur des espaces". Ces astres, nouveaux pour nous, quelles destinées éclaireront-ils.' La révélation de ces astres est-elle liée à quelque nouvelle phase de l'humanité? Vous le saurez, races à naître; je l'ignore, et je me retire.
Grâce à l'exorbitance de mes années, mon monument est achevé. Ce m'est un grand soulagement; je sentais quelqu'un qui me poussait : le patron de la barque sur laquelle ma place est retenue m'avertissait qu'il ne restait qu'un moment pour monter à bord. Si j'avais été le maître de Rome, je dirais, comme Sylla, que je finis mes Mémoires la veille même de ma mort; mais je ne conclurais pas mon récit par ces mots comme il conclut le sien : « J'ai vu en songe un de mes enfants qui mo montrait Métella, sa mère, et m'exhortait à venir jouir du repos dans le sein de la félicité éternelle. » Si j'eusse été Sylla. la gloire ne m'aurait jamais pu donner le repos et la félicité.
Des orages nouveaux se formeront; on croit pressentir des calamités qui l'emporteront sur les afflictions dont nous avons été accablés; déjà, pour retourner au
I. Inutile, je pense, de noter le-; libres rémini.scence5 de Pascal qui sont l'nchâssées dans cette superbe page.
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rham|i ilo halaille, on songe à robander ses vieilles blessures. (Cependant je ne pense pas que des malheurs prochains éclatent : peuples et rois sont également recrus; des catastrophes imprévues ne fondront pas sur la France : ce qui me suivra ne sera que leftet de la transformation générale. On touchera sans doute à des stations pénibles; le monde ne saurait changer de face sans qu'il y ait douleur. Mais encore, un coup, ce ne seront point des révolutions à part; ce sera la grande révolution allant à son terme. Les scènes de demain ne nie regardent plus: ellf- .ipin'IIi'iil iruulrr^ pr-intres : à vous, messieurs.
En traçant ces derniers mots, le 16 novembre ISil, ma fenêtre, qui donne à l'ouest sur les jardins des Missions étrangères, est ouverte : il est six heures du matin: j'aperçois la lune pâle et élargie; elle s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l'Orient : on dirait que l'ancien monde finit et que le nouveau commence. Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir an bord de ma fosse; après quoi je descendrai hni'lini'nl. b' cnnillx ;i la main, dans l'élernité.