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FUNÉRAILLES D'ATALA

« Cependant une barre d'or se forma dans l'orient'. Les éperviers criaient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes : c'était le signal du

I. Flaubert, Salammbù : « ...Mais une banv lumineuse .s'éleva du cùto de l'Orient.... «

ATAI.A. SI

convoi d'Atala'. .le chargeai le corps sur mes épaules; Fermite marchait devant moi, une bêche à la main. Nous commençâmes à descendre de rochers en rochers; la vieillesse et la mort ralentissaient également nos pas. A la vue du chien qui nous avait trouvés dans la forêt, et qui, maintenant, bondissant de joie, nous traçait uni' autre route, je me mis à fondre en larmes. Souvent la longue chevelure d'Atala, jouet des brises matinales, étendait son voile d'or sur mes yeux; souvent, pliant sous le fardeau, j'étais obligé de le déposer sur la mousse, et de m'asseoir auprès, pour reprendre des forces. Enfin, nous arrivâmes au lieu marqué par ma douleur; nous descendîmes sous l'arche du pont. 0 mon tils! il eût fallu voir un jeune sauvage et un vieil ermite, h genoux l'un vis-à-vis de l'autre dans un désert, creusant avec leurs mains un tombeau pour une pauvre fille dont le corps était étendu près de là. dans la ravine desséchée d'un torrent!

« Quand notre ouvrage fut achevé, nous transportâmes la beauté dans son lit d'argile. Hélas! j'avais espéré de préparer une autre couche pour elle ! Prenant alors un peu de poussière dans ma main, et gardant un silence effroyable, j'attachai pour la dernière fois mes yeux sur le visage d'Atala. Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps; je vis graduellement disparaître les traits de ma sœur, et ses grâces se cacher sous le rideau de l'éternité; son sein surmonta quelque temps le sol noirci, comme un lis blanc s'élève du milieu d'une sombre argile : « Lopez, m'écriai-je «alors, vois ton fils inhumer ta fille! » et j'achevai de couvrir Alala de la terre du sommeil.

1. « La barre d'or, les martres, les éperviers donnant le signal de l'aurore, sont de ces traits qui ne se trouvent point si on ne les a observés. C'est ce qui met à l'idéal même le sceau de la réalité. On croit en effet à la réalité des choses qui sont attestées par de tels signes caractéristiques surpris dans la nature. « (Sainte-Beuve).

CHATEA0BRI\XD. 6

S'2 ClIATEAUnnTANI».

<i Nous retournâmes à la grotte, et je fis part au missionnaire du projet que j'avais formé de me fixer près de lui. Le saint, qui connaissait merveilleusement le cœur (le l'homme, découvrit ma pensée et la ruse de ma douleur. Il me dit : « Chactas, fils d'Outalissi, tandis (c qu'Atala a vécu, je vous ai sollicité moi-même de (1 demeurer auprès de moi; mais à présent, votre sort (i est changé : vous vous devez à votre patrie. Croycz- « moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles; a il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce que le cœur « de l'homme est fini ; c'est une de nos grandes misères : <■ nous ne sommes pas même capables d'être longtemps « malheureux. Retournez au Meschacebé : allez consoler Cl votre mère, qui vous pleure tous les jours, et qui a « besoin de votre appui. Faites-vous instruire dans la fi religion de votre Atala, lorsque vous en trouverez « l'occasion ; et souvenez-vous que vous lui avez promis « d'être vertueux et chrétien. Moi. je veillerai ici sur « son tombeau. Partez, mon fils. Dieu, Tàme de votre <i sœur, et le cœur de votre vieil ami vous suivront. »

« Telles furent les paroles de l'homme du rocher; son autorité était trop granie, sa sagesse trop profonde,, pour ne lui obéir pas. l)ès le lendemain, je quittai mon vénérable hôte, qui, me pressant sur son cœur, me donna ses derniers conseils, sa dernière bénédiction el ses dernières larmes. .Te passai au tombeau ; je fus surpris d'y trouver une petite croix qui se montrait au-dessus de la mort, comme on aperçoit encore le mât d'un vaisseau qui a fait naufrage. .Je jugeai que le solitaire était venu prier au tombeau pendant la nuit; cette marque d'amitié et de religion fit couler mes pleurs en abondance. Je fus tenté de rouvrir la fosse, et de voir encore une fois ma bien-aimée : une crainte religieuse me retint. Je m'assis sur la terre fraîchement remuée. Un coude appuyé sur mes genoux, et la tête soutenue

si CHATEAUBRIAND.

dans ma main, je demeurai enseveli dans la plus aiuère rêverie. 0 René! c'est là que je fis pour la première fois des réflexions sérieuses sur la vanité de nos jours, et la plus grande vanité de nos projets. Eh! mon enfant, qui ne les a point faites, ces réflexions? Je ne suis plus qu'un vieux cerf blanchi par les hivers; mes ans le disputent à ceux de la corneille; eh bien! malgré tant de jours accumulés sur ma tète, malgré une si longue expérience de la vie, je n'ai point encore rencontré d'homme qui n'eût été trompé dans ses rêves de félicité, point de cœur qui n'entretînt une plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence ressemble au iniits naturel de la savane Alachua : la surface en paraît calme et pure, mais quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez im largo crocodile, que le puits nourrit dans ses eaux.

u Ayant ainsi vu le soleil se lever et se coucher sur ce lieu de douleur, le lendemain, au premier cri de la cigogne, je me préparai à ([uitter la sépulture .sacrée. J'en partis comme de la borne d'oii je voulais m'élancer dans la carrière de la vertu. Trois fois j'évoquni l'àme d'Atala; trois fois le génie du désert répondit à mes cris sous l'arche funèbre. Je saluai ensuite l'orient, et je découvris au loin, dans les sentiers de la montagne, l'ermite, qui se rendait à la cabane de quelque infortuné. Tombant à genoux, et embrassant étroitement la fosse, je m'écriai : « Dors en paix dans cette terre étrangère, « fille trop malheureuse! Pour prix de ton amour, de « ton exil et de ta mort, tu vas être abandonnée, même f( de Chactas! » Alors, versant des flots de larmes, je me séparai de la fille de Lopez; alors je m'arrachai de ces lieux, laissant au pied du monument de la nature un monument plus auguste : l'humble tombeau de la vertu. »

ATAI.A.

La catahactk uu Niagai;a.

lîeproduction d'iiii dessin de CiisLivi- I)i]i-i' dans la grande édition illnstn'c il'AiidK.

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