Jurisconsulte romain du a' siècle
Christophe de Beaumont
Archevêque de Paris.
Dessin de Chevallier gravû par Gaillard.
PI. XX VF, page 274,
LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGiNE
NOTICE
Le II juin 1762, Y Emile était lacéré et brûlé à Paris par ariêi du Parlement; le 18, le Conseil de Genève appliquait la même peine à ce livre et au Contrat social, et décrétait en outre que Rousseau serait appréhendé au corps s'il se montrait sur le territoire de la République. Les nombreux amis et partisans qu'il comptait parmi ses concitoyens demeuraient déconcertés, abattus par ce déploiement de rigueur. L'un d'eux, le colonel Pictet, pour avoir, dans une lettre privée qu'il laissa circuler, attaqué la procédure suivie par le Conseil, se voyait condamner «à être grièvement censuré, à demander pardon à Dieu et à la seigneurie », et suspendre pendant un an de ses droits de bourgeoisie. Cliassé du territoire de Berne et réfugié sur celui de Neucliâtel, Rousseau attendit pendant toute une année que ses fidèles missent le Conseil en demeure de révoquer la sentence du 48 juin. Il avait compté sur l'efTet de sa Lettre à Christophe de fieaumont; le Conseil tenait toujours bon, et à la requête du ministère français ordonnait la saisie éventuelle des exemplaires de cet écrit qui seraient imprimés à Genève. La mesure était comble, et le 15 mai I7G3 paraissait la lettre de Rousseau abdiquant sa qualité de citoyen genevois. A ce coup, la bourgeoisie sembla se réveiller. Aussitôt (2fi mai), dans une nouvelle lettre adressée à Marc Chappuis, et dont il faisait répandre la copie, Rousseau rappelait à ses partisans, en les accablant de reproches, ce droit de représentation au Conseil qu'ils avaient trop longtemps laissé dormir. C'était leur dicter la conduite à suivre.
En renonçant à ses droits de citoyen, Rousseau se considérait
comme personnellement délié de tout devoir envers son ingrate patrie, libre par conséquent d'y souffler le feu de la guerre civile, d'autant plus que son seul but paraissait être, non la poursuite désormais superflue de sa propre réhabilitation, mais uniquement la défense des libertés publiques dans une république qui lui demeurait chère, quoiqu'il s'en fût volontairement exclu. Toute la partie de la bourgeoisie en opposition avec le gouvernement aristocratique entra pleinement dans ce dessein, et en vint aux actes. Le résident français, Montpéroux, mandait au duc de Choiseul la gravité de la situation et l'imminence de troubles qui semblaient devoir mettre les puissances garantes de la constitution Genevoise, — Berne, Savoie et France, — dans la nécessité d'intervenir à bref délai.
Le but, pour les représentants, était de réduire le Conseil, par voie de sommation dans les formes légales, à soumettre Tarrêt rendu contre Rousseau à la sanction du Conseil général. Mais le Petit Conseil se retranchait derrière son pouvoir négatif, qui l'autorisait à repousser les représentations sans les faire suivre d'aucun effet. Trois représentations eurent ainsi lieu, en pure perte, du mois de juin au mois d'août 1763. C'était le commencement de la « tempête dans un verre d'eau », dont les grands voisins de Genève purent bien s'égayer, mais qui troubla profondément, jusqu'à la Révolution, la parvulissime République, et finit par donner gain de cause à la pure démocratie, dont les représentants de 1763 ne se souciaient encore, ni ne se défiaient.
Le Conseil avait écarté les représentations avec le dédain qu'affectent volontiers les puissances, dans leurs moments d'inquiétude, pour donner le change. Mais chez un peuple rompu à la discussion, il fallait opposer des arguments aux arguments. C'est ce que fît le procureur général Robert Tronchin, dans ses Lettres écrites de la campagne. Cet ouvrage d'un habile écrivain, d'un politique expérimenté, produisit une vive impression, et Rousseau lui-même n'a pas fait difficulté d'en reconnaître le rare mérite. Le parti des représentants avait affaire, cette foi s à lorte partie. Il se tourna vers Rousseau ; c 11 est absolument nécessaire que vous nous aidiez, lui écrivit Deluc; et qui peut mieux le faire que vous, dès que nous vous aurons réuni les matériaux dont vous avez besoin*? » Rousseau ne demandait
1. Philippe Godet, Bist. litt. de la Suisse française (1890), p. 256.
que cela ; inais il voulait que sa réplique fût. soudaine et écrasante; aussi la prépara-t-il dans le plus grand secret, et de manière qu'elle arrivât tout juste avant la réunion annuelle où le Conseil général procédait à l'élection des syndics*.
Les Lettres écrites de la Montagne, au nombre de neuf, se divisent en deux parties. Dans la première partie, Rousseau traite la question du décret prononcé contre lui, en ayant soin de protester une fois de plus qu'il n'en attend pas l'annulation, et qu'entre sa patrie et lui la rupture est, quoi qu'il arrive, irrévocable. Dans la seconde, il examine la constitution de Genève, pour montrer qu'elle est faussée dans son esprit par les empiétements du Conseil, et tournée en instrument de tyrannie : « Rien n'est plus libre que votre état légitime ; rien n'est plus servile que votre état actuel. »
En ce qui le concerne, il attaque dans la forme et dans le fond l'arrêt qui l'a frappé. Dans la forme, — car il a été condamné sans être entendu, jugé directement par l'autorité civile, pour un délit d'ordre religieux qui relevait en premier ressort du consistoire, frappé à Genève pour des ouvrages publiés hors du territoire de la République, et après l'arrêt du Parlement de Paris, en dépit de l'adage connu non bis in idevi. Dans le fond,— car le système développé dans le Contrat social, que le Conseil déclare destructif de tout gouvernement, n'est que la théorie du gouvernement genevois; et quant à l'attentat aux principes de la religion réformée, ce n'est pas lui, c'est le Conseil qui s'en est rendu coupable, en se fondant sur une exégèse abusivement orthodoxe, puisque le })rincipe même de la réformation est la substitution du sens propre à l'autorité dogmatique dans l'interprétation de l'Évangile. Toute son argumentation est serrée et même, malgré son i)rétendu flegme, brûlante de passion. Mais c'est principalement sur la question religieuse qu'elle est inquiétante et hardie. A l'archevêque de Paris il avait répondu : « Protestant, je récuse un prélat catholique ». Aux ministres de Genève, qui font cause commune avec le Conseil, il répond maintenant : c Vous raisonnez en catholiques; vous détruisez de vos propres mains la doctrine en vertu de laquelle vous existez à Genève comme pouvoir de l'État; chrétien, suivant vos propres ma«imes, je le suis plus que vous, et c'est vous que je