CONSIDERATIONS SUR LE GOUVERNEMENT DE POLOGNE
(Ouvrage posthume ')
NOTICE
Dans un cli.ijMlrp »lu Contrat social, Housscau a fracr du législateur un portrait grajidioso. Il faut, dit-il. a une raison su- Mime > à cet a lionune extraordinaire ». — « S'il est vrai «|uun -.1 and prince est un homme rare, que sera-ce qu'un grand législ.ileur'.'... Celui-ci est le mécanicien qui invente la machine, celui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait marcher. » Moïse, Nunia, Solon, surtout Lycui'gue, fascinent son esprit : ils niit été des êtres surhumains; en effet, « il faudrait des dieux |tniu' donner des lois aux hommes ». Le législateur n'exerce et ne doit exercer qu'une autorité morale ; lorsque la société se fonde ou se transforme, il dégage et fornude la volonté générale, que If peuple reconnaît ensuite pour sienne et sanctionne par son -iilVrage. C'est l'homme providentiel.
A drux ri'prises, Ilousseau fut sollicité de rempliiTe rôle «pi'il iv.iii si hautement délini, et ne lit pas trop difficidté de s'en • inirc capable. Il aurait eu mauvaise grâce à s'y dérober, ayant 1 air d(? le si bien comprendre.
Les patriotes corses, en 1704, le prirent, pour ainsi dire, au mot. Hans le Contrat so'ial^. il avait désigné la Corse connue Ir seul pays d'Europe « capable de législation », tourmenté par le besoin d'en recevoir une, milr pour elle, et en même temps
1. Public (>n 1782. —ï. Liv. Il, cliap. vii. — 3. Liv. II, ch. x.
assez voisin de l'état de nature (entendez-le sans raillerie) pour que les mœurs n'y lissent pas obstacle à l'action salutaire des lois. — « La valeur et la constance, disait-il, avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe. » N'était-ce pas offrir ses p^ervices?Le général Paoli lui fit demander par l'entremise de M. Butta-Fuoco, officier corse au service de la France, d'être lui-même cet « homme sage ». Rousseau réclama les documents propres à l'éclairer et se mit à l'œuvre. Quand cette nouvelle s'ébruita, les philosophes trouvèrent la chose parfaitement ridicule, autant dire impossible, et crurent Rousseau dupe d'une facétie flatteuse pour son orgueil. Voltaire s'en égaya bruyamment. Le plus singulier, c'est que l'ombrageux Rousseau se prit lui-même à partager ce soupçon, en dépit de la correspondance qu'il avait dans les mains. Après cet incident comique, il se rendit enfin à l'évidence et reprit son œuvre avec ardeur. Mais cela se passait dans le temps le plus agité de son séjour à Motiers; sa santé, la nécessité de tenir tête à son pasteur, devenu son ennemi % lui enlevaient tout repos d'esprit. En 1 705, il forma 1 projet, pour se procurer à la fois toutes les informations nécessaires et la résidence paisible qu'il ne trouvait nulle part en Europe, d'aller s'établir parmi les Corses. Les difficultés du voyage l'arrêtèrent, et surtout les desseins de plus en plus manifestes du ministère français, qui ne laissaient plus aucune illusion sur les rêves d'indépendance formés par les patriotes corses. On comprend qu'il n'ait pas vu sans indignation sombrer la liberté du peuple au bonheur duquel il travaillait avec la certitude intrépide du succès. Ce qui prête à rire, ce qui est insensé, c'est de prétendre qu'en préparant la conquête de la Corse, M. de Choiseul eut pour but principal de faire échouer une entreprise qui pouvait devenir glorieuse pour Jean-Jacques. Le Projet de Constitution pour la Corse demeura donc inachevé, mais il en subsistait, dans les papiers de Rousseau légués à son ami Moultou, d'importants fragments qui ont été publiés il y a trente ans ^. L'auteur les avait certainement sous les yeux quand il fut pour la seconde fois, en 1772, provoqué à reprendre le rôle de législateur.
1. Voy. Introd., p. XLVI. 1 inédites de J.-J. Rousseau, publiées
t. Dans les Œuvres et Corresp. I par G. Slreickeisen-Moultou.
Son second travail fut destiné à la Pologne, et n'eut pas plus de résultats effectifs que le précédent. En revanche, l'écrit auquel il aboutit est complet, l'un des plus intéressants et l'un des plus beaux qui soient sortis de la plume de Rousseau. La vigueur (\c pensée et de style croissaient chez lui avec les années. Il ne pi'rdait le sens que sur ce qui concernait sa personne.
Les circonstances qui donnèrent lieu aux Considérations sur le (jouvernement de Pologne ressemblèrent fort à celles que nous venons de voir à propos de la Corse. Opprimée par la Russie et menacée de ces partages dans lesquels les philosophes du dernier siècle, en haine d'un pays catholique, se refusèrent à voir la plus tnonstrueuse violation du droit des gens, la Pologne traversait lie crise révolutionnaire où son existence nationale était en jeu. 1. 'S Confédérés do Bar cherchaient le salut dans la réforme profonde du régime anarchique qui avait mis leur patrie à la merci des puissances militaires ses voisines. Dans une partie de la nation française et dans les conseils du gouvernement, la s\inpathie était vive pour ce réveil national. Un des Polonais qui plaidaient à Paris pour la Confédération, M. deWielhorski, soumit ses vues à Rousseau et lui fit appel en faveur de son malheureux pays.
La tâche était moins au gré de Rousseau, de légiférer pour la Tologne, que pour la Corse. La Pologne était un pays déjà vieux, .ivec un passé historique, un pays fort éloigné par conséquent (it* l'état primitif, et dont la noblesse au moins inclinait vers la corruption -'c'est-à-dire vers la civilisation) des grands États européens; ajoutez, un pays d'une étendue trop considérable pour que le gouvernement direct y fut praticable. Mais la Pologne ét.iil lioimie des philosophes, courtisans delà grande Catherine et du grand Frédéric : c'était une puissante recommandation aux yeux de Rousseau. Et en outre elle semblait montrer, par sa résistance désespérée contre la politique et les armées russes, (pie l'attachement à son indépendance était encore capable de lui inspirer de fortes résolutions. Ce qu'il ne pressentait pas, malgré l'exemple tout récent de la Corse conquise par les armes françaises, c'est que la tzarine empêcherait de vive force la réforme des institutions qui mettaient la Pologne à sa merci, li ré|»ondit donc à l'appel de M. de Wielhorski, sous cette seule rt'serve : t Un étranger ne peut guère donner que des vues géiiéi-ales, pour éclairer, non pour guider l'instituteur. »
Ces a vues générales » sont cependant ce qu'il a jamais écrit de plus précis sur les matières politiques, et la nécessité de se
plier à des réalités, de ne pas tuer d'abord par la violence du remède le nialade qu'il s'agissait de guérir, l'a beaucoup plus servi que gêné. « En songeant à ce que vous voulez acquéi'ir, dit-il aux Polonais, n'oubliez pas ce que vous pouvez perdre. Corrigez, s'il se peut, les abus de votre constitution; mais ne méprisez pas celle qui vous a faits ce que vous êtes. » Or, en dépit de son anarchie, la Pologne est et reste une nation ; c'est donc à fortifier chez elle les caractères et les ressorts nationaux que Rousseau va surtout s'étudier. Il faut que la Pologne reste elle-même, et que, si ses voisins en viennent à la démembrer et 1' « engloutir », ils ne puissent « digérer » leur conquête.
Le premier point, c'est le maintien des mœurs traditionnelles, et les mœurs sont affaire d'éducation. Cette éducation doit donc être civique, elle doit resserrer le lien entre les fds de la même patrie et les rendre aussi semblables les uns aux autres que différents des étrangers : l'instruction et plus encore les jeux des enfants doivent être collectifs, présidés par des magistrats, en sorte que l'idée de la patrie soit dès le plus jeune âge, et par la force de l'habitude, gravée dans tous les esprits.
Le but de la Pologne étant de résister à la conquête de voisins menaçants, tout son système politique et militaire doit être défensif. Elle n'a ni le besoin, ni l'envie, ni la possibilité de conquérir; elle n'est déjà que trop vaste ; il lui faut se concentrer, fût-ce au prix de sacrifices territoriaux. Qu'importe l'amputation de quelques membres pour sauver le tronc? Mais l'essentiel est qu'enterre polonaise tout homme soit ou puisse devenir citoyen. Rousseau n'abolit pas d'un trait de plume l'aristocratie : il sent tout le danger de ces transformations brusques. Il la rend ouverte, — ouverte au mérite, — et, par un système très original de sélection, procure aux serfs un moyen de s'élever graduellement jusqu'aux plus hautes dignités de l'État. Ainsi, du premier rang jusqu'au dernier, tous sont classés selon une hiérarchie rigoureusement déterminée, mais où le mérite éprouvé, les services rendus, justifient seuls l'inégalité : par là, dit-il, « on allumerait dans tous les États inférieurs un zèle ardent pour contribuer au bien public ; on parviendrait enfin à vivifiei" toutes les parties de la Pologne, et à les lier de manière à ne faire plus qu'un même corps. » La dignité même de roi, par l'élection combinée avec le sort, deviendrait accessible à tous sans pouvoir être pour l'ambition de personne, à plus forte raison pour les intrigues de l'étranger, une proie assurée. — Une armée
nationale, où tous seraient appelés à servir à tour de rôle, non par métier, mais par devoir et pour s'exercer; une armée dans laquelle la cavalerie, l'arme polonaise par excellence, deviendrait la principale ressource d'une tactique défensive. — Une organisation économique favorisant par l'agriculture le bien-être, non l'enrichissement en numéraire, ni le luxe qui en est la suite fatale. — En un mot, des institutions appropriées au sol, au tempérament, au passé national, et renforçant les traits originaux, et comme personnels, d'un peuple qui ne peut durer qu'en éliminant les influences étrangères : tel est le plan dans lequel Rousseau encadre les projets de réforme qui s'imposaient d'ailleurs aux patriotes polonais, — l'abolition du liberum vélo et (les pacta conventa, causes immédiates et perpétuelles d'anarchie. Les Considérations, nous l'avons dit, sont un ouvrage i)osthume ; mais elles circulèrent en manuscrit dans leur primein\ Grimm notanunent les lut, et le correspondant attitré des cours du Nord, tout en louant « l'éloquence nerveuse » de cet écrit, dans lequel il trouvait d'ailleurs « beaucoup de vues sages à côté de beaucoup de vues creuses », haussa les épaules à cet a anmsement de philosophe oisif ». Avoir de l'estime pour la Pologne, pour les Confédérés, « ce ramas de toutes sortes d'aventuriers, d'intrigants et de brigands, encouragés par le fanatisme dos moines et l'imbécillité du peuple », cela était « du dernier ridicule p. La sagesse, c'était apparemment de tenir la Pologne pour déjà morte et digne de mourir, — et d'aduler la grande Catherine. En se séparant sur ce point des gens de lettres de son temps : en ne supposant pas a priori, comme Grimm, (|ue « la liberté politique en i)laine fut une chimère »; en s'attachant à l'idée toute moilerne de nation, aux droits qu'elle inq)li(|ue, aux forces morales et poliliipies qui la développent et qui, devant le péril, l'exaltent ou même la ressuscitent, Rousseau nous semble fort en avance sur ses contemporains, et ne point du tout prêter à rire. Il existe, nous le savons aujourd'hui par toute l'histoire de ce siècle, — hélas! par l'histoire d'hier, — des mœurs, des institutions patriotiques, (|ui font qu'une nation prend conscience d'elle-même, « infuse » à tous ses enfants l'âme dont elU; vit, et les rend, sinon toujours invincibles, réfraclaires du moins à toute conquête. C'est la meilleure leçon que Rousseau ait tirée del'antiquité. Elle arrivait bien tard pour la malheureuse Pologne. Elle a servi et peut encore servir à d'autres.