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II. — UTOPIE ÉCONOMIQUE

Le choix du système économique que doit adopte»' la Pologne dépend de l'objet qu'elle se propose en corrigeant sa constitution. Si vous ne voulez que devenir bruyants, brillants, redoutables, et influer sur les autres peuples de l'Eulope, vous avez leur exemple, appliquez-vous à J'imiler. • iidlivez les sciences, les arts, le commerce, l'industrie, ayez lies troupes réglées, des places fortes, des académies, surtout un bon système de finances qui lasse bien circuler l'argent, qui parla le multiplie, qui vous en procure beaucoup; travaillez à le rendre très nécessaire, afin de tenir le peuple dans une grande dépendance, et pour cela, fomentez le luxe matériel, et le luxe de l'esprit, qui en est inséparable'. De cette manière vous formerez un peuple intrigant, ardent, avide, ambitieux, servile et fripon conniie les autres, toujours sans aucun milieu^ à l'un des deux extrêmes de la misère ou de l'opulence, de la licence ou de l'esclavage : mais (tu vous comptera parmi les grandes puissances de l'Europe; vous entrerez dans tous les systèmes politiques; dans toutes l«*s négociations on recherchera votre alliance, on vous liera par des traités; il n'y aura pas une guerre en Europe où vitus n'ayez l'honneur d'être fourrés : si le boidieur vous Il veut, vous pourrez rentrer dans vos anciennes possesions, peut-être en conquérir de nouvelles, et puis dire < DimiK» Pvrrhus ou «onnne les Russes-, c'est-à-dire comme

1. Voy. !•• hifci/urs sur Icx sciences et les arts ol la lA'ttre sur les spectacles.

■1. Ou ruim.iii les pouls conqu»*rant» de f*yrrlius. Quanl à la Hussic, clic ('lait on tr.tin, 50us (latlie-

les enfants : « Quand tout le monde sera à moi, je mangerai bien du sucre ».

Mais si par hasard vous aimiez mieux former une nation libre, paisible et sage, qui n'a ni peur ni besoin de personne, qui se suffit à elle-même et qui est heureuse; alors il faut prendre une méthode toute différente, maintenir, rétablir chez vous des mœurs simples, des goûts sains, un esprit martial sans ambition; former des âmes courageuses et désintéressées; appliquer vos peuples à l'agriculture et aux arts nécessaires à la vie; rendre l'argent méprisable et, s'il se peut, inutile, chercher, trouver, pour opérer de grandes choses, des ressorts plus puissants et plus sûrs. Je conviens qu'en suivant cette route vous ne remplirez pas les gazettes du bruit de vos fêtes, de vos négociations, de vos exploits; i{[ie les philosophes ne vous encenseront pas, que les poètes ne vous chanteront pas, qu'en Europe on parlera peu de vous; peut-être même affectera-t-on de vous dédaigner : mais vous vivrez dans la véritable abondance, dans la justice et dans la liberté; mais on ne vous cherchera pas querelle; on vous craindra sans en faire semblant, et je vous réponds que les Russes ni d'autres ne viendront plus faire les maîtres chez vous, ou que, si pour leur malheur ils y viennent, ils seront beaucoup plus pressés d'en sortir. Ne tentez pas surtout d'allier ces deux projets, ils sont trop contradictoires; et vouloir aller aux deux par une marche composée, c'est vouloir les manquer tous deux. Choisissez donc, et, si vous préférez le premier parti, cessez ici de me le lire ; car, de tout ce qui me reste à proposer, rien ne se rapporte plus qu'au second....

Est-il sûr que l'argent soit le nerf de la guerre? Les

rine II, de s'accroître sur le lillo- l Turcs, et menaçait la Pologt rai de la mer Noire aux dépens des | même.

peuples riches ont toujours été battus et couquis par les peuples pauvres. Esl-il sûr que l'argent soit le ressort d'un bon gouvernement? Les systèmes de finances sont modernes'. Je n'en vois rien sortir de bon ni de grand. Les gouvernements anciens ne connaissaient pas même ce mot de finance, et ce qu'ils faisaient a-vec des hommes est prodigieux. L'artrent est tout au plus le supplément des honnries, et le supplément ne vaudra jamais la chose. Polonais, laissez-moi tout cet argent aux autres, ou contentez-vous de celui qu'il faudra bien qu'ils vous donnent, puisqu'ils ont plus besoin de vos blés que vous de leur or. Il vaut mieux, croyez-moi, vivre dans l'abondance que dans l'opulence; soyez mieux (jue pécunieux, soyez riches : cultivez bien vos champs, sans vous soiicier du reste: bientôt vous moissonnerez de l'or, et plus qu'il n'en faut pour vous procurer l'huile et le vin (jui vous manquent, puisqu'à cela près la Pologne abonde, ou peut abonder de tout. Pour vous maintenir heureux et libres, ce sont des têtes, des cœurs et des bras qu'il vous faut; c'est là ce qui fait la force d'un État et la prospérité d'un peuple. Les systèmes de finances font des âmes vénales : et dès qu'on ne veut que gagner, on gagne toujours plus à être fripon qu'honnête homme. L'emploi de l'argent se dévoie el se cache; il est destiné à une chose et employé à une autre. Ceux qui le manient apprennent bientôt à le détourner: et que sont tous les surveillants qu'on leur donne, sinon d'autres fripons qu'on envoie partager avec eux? S'il n'y avait que des richesses publiques el manifestes, si la marche de l'or laissait une marque ostensible et ne pouvait se cacher, il n'y aurait point d'expédient plus commode pour acheter des services, du courage, de la tidé-

1. Précisément. Aussi n'est-ce i prendre, en pareille matière, ce« pas dans l'antiquiié qu'il faut | termes de comparaison.

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lilp, des vertus; mais, vu sa circulation secrète, il est plus ' commode encore pour faire des pillards et des traîtres, pour mettre à l'enchère le bien public et la liberté. En un j mot, l'argent est à la fois le ressort le plus faible et le plus 1 vain que je connaisse pour faire marcher à son but la machine politique, le plus fort et le plus sûr pour l'en détourner.

On ne peut faire agir les hommes que par leur intérêt, je le sais; mais l'intérêt pécuniaire est le plus mauvais de tous, le plus vil, le plus propre à la corruption, et même, je le répète avec confiance et le soutiendrai toujours', le moindre et le plus faible aux yeux de qui connaît bien le cœur humain. Il est naturellement dans tous les cœurs de grandes passions en réserve; quand il n'y reste plus que celle de l'argent, c'est qu'on a énervé, étouffé toutes les autres, qu'il fallait exciter ot développer. L'avare n'a point proprement de passion qui le domine; il n'aspire à l'argent que par prévoyance, pour contenter celles qui pourront lui venir. Sachez les fomenter et les contenter directement sans cette ressource; bientôt elle perdra tout son prix.

Les dépenses publiques sont inévitables, j'en conviens encore : faites-les avec toute autre chose qu'avec de l'argent. De nos jours encore on voit en Suisse les officiers, magistrats et autres stipendiaires publics, payés avec des denrées. Ils ont des dîmes, du vin, du bois, des droits utiles, honorifiques. Tout le service public se fait par corvées, l'État ne paye presque rien en argent....

Cherchez en tout pays, en tout gouvernement et par toute terre, vous n'y trouverez pas un grand mal en morale et en politique où l'argent ne soit mêlé.

On me dira que l'égalité des fortunes qui règne en Suisse rend la parcimonie aisée dans l'adminislration, au lieu que tant de puissantes maisons et de grands seigneurs qui sont

GOLVEiLNfcMLM Ut l'ULUGNE. 201

on f'ologne demandent pour leur entrelien d<* grandes

• It'penses et des finances pour y pourvoir. Point du tout. Ces i^iMuds seigneurs sont riclies par leurs patrimoines, et leurs ilt'penses seront moindres quand le luxe cessera d'être en littnneur dans l'État, sans qu'elles les distinguent moins

• les fortunes inférieures, qui suivront la même proportion. l'ayez leurs services par de l'autorité, des honneurs, de u landes places. L'inégalité des rangs est compensée en l'ologne par l'avantage de la noblesse, qui rend ceux qui les ivMiplissent plus jaloux des honneurs que du profit. La

I ('publique, en graduant et distribuant à propos ces récomj («'lises purement honorifiques, se ménage un trésor qui ne

II ruinera pas, et qui lui donnera des héros pour citoyens. <(' trésor des honneurs est une ressource inépuisable chez un peuple qui a de l'honneur; et plût à Dieu (jue la Pologne eût l'espoir d'épuiser cette ressource ! 0 heureuse la nation qui ne trouvera plus dans son sein de distinctions possibles pour la vertu!

Au défaut de n'être pas dignes d'elle, les récompenses pécuniaires joignent celui de n'être pas assez publiques, de ne parler pas sans cesse aux yeux et aux cœurs, de disparaître aussitôt qu'elles sont accordées, et de ne laisser aucune trace visible qui excite l'émulation en perpétuant l'honneur qui doit les accompagner. Je voudrais que tous les grades, tous les emplois, toutes les récompenses honorifiques, se marquassent par des signes extérieurs; (ju'il ne fût jamais permis à un homme en place de marcher incognito; que les marques de son rang ou de sa dignité le suivissent partout, afin que le peuple le respectât toujours, cl qu'il se respectât toujours lui-même; qu'il pût ainsi toujours dominer l'opulence; (ju'un riche qui n'est que ricbe, sans cesse offusqué par des citoyens titrés et pauvres, ne trouvât ni considération ni agrément dans sa patrie; (pi'il

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fût forcé de la servir pour y briller, d'être intègre par ambition, et d'aspirer malgré sa richesse à des rangs où la seule approbation publique mène, et d'où le blâme peut toujours faire déchoir. Voilà comment on énerve la force des richesses, et comment on fait des hommes qui ne sont poini à vendre. J'insiste beaucoup sur ce point, bien persuadé que vos voisins, et surtout les Russes, n'épargneront rien pour corrompre vos gens en place, et que la grande affaire de votre gouvernement est de travailler à les rendre incorruptibles.

Si l'on me dit que je veux faire de la Pologne un peuple de capucins, je réponds d'abord que ce n'est là qu'un argument à la française, et que plaisanter n'est pas raisonner. Je réponds encore qu'il ne faut pas outrer mes maximes au delà de mes intentions et de la raison ; que mon dessein n'est pas de supprimer la circulation des espèces, mais seulement de la ralentir, et de prouver surtout combien il importe qu'un bon système économique ne soit pas un système de finance et d'argent. Lycurgue, pour déraciner la cupidité dans Sparte, n'anéandt pas la monnaie, mais il en fit une de fer. Pour moi, je n'entends proscrire ni l'argent ni l'or, mais les rendre moins nécessaires, et faire que celui qui n'en a pas soit pauvre sans être gueux. Au fond, l'argent n'est pas la richesse, il n'en est que le signe*; ce n'est pas le signe qu'il faut multiplier, mais la chose représentée. J'ai vu, malgré les fables des voyageurs, que les Anglais, au milieu de tout leur or, n'étaient pas en détail moins nécessiteux que les autres peuples. Et que m'importe, après tout, d'avoir cent guinées, au lieu de dix, si ces cent guinées ne me rapportent pas une subsistance plus aisée? La richesse pécuniaire n'est que relative, et, selon des rapports qui

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