On croirait la Salcnle du Tétémaqne
GOUVERNEMENT DE POLOGNE. i(. •
l;iiss('r:iif pHS faire; et si, avec les ressources de la jiliis \ iLToiireuse administration, elle voulait mettre son armée sur lin pied respectable, ses voisins, attentifs à la prévenir, I écraseraient bien vite avant qu'elle pût exécuter son projet. Non, si elle ne veut que les imiter, elle ne leur résistera j.iinais.
La nation polonaise est différente de naturel, de gouvernement, de mœurs, de langage, non seulement de celles qui l'avoisinent, mais de tout le reste de l'Europe. Je voudrais qu'elle en dillëràt encore dans sa constitution militaire, dans sa tactique, dans sa discipline, qu'elle fût toujours elle et non pas une autre. C'est alors seulement qu'elle sera tout ce qu'elle peut être, et qu'elle tirera de son sein toutes les ressources qu'elle peut avoir. La plus inviolable loi de la nature est la loi du plus fort. Il n'y a point de législation, point de constitution qui puisse exempter de cette loi. Chercher les moyens de vous garantir des invasions «l'un voisin plus fort que vous, c'est chercher une chimère.
Il serait une encore plus grande de vouloir faire des con- (juêtes et vous donner une force offensive; elle est incompatible avec la forme de votre gouvernement. Quiconque, veut être libre ne doit pas vouloir être conquérant. Les Romains le furent par nécessité, et, pour ainsi dire, malgré eux-mêmes. La guerre était un remède nécessaire au vice de leur constitution. Toujours attaqués et toujours vainqueurs, ils étaient le seul peuple discipliné parmi des barbares, et devinrent les maîtres du monde en se défendant toujours. Votre position est si différente, que vous ne sauriez même vous défendre contre qui vous attaquera. Vous n'aurez jamais la force ofl'ensive; de longtemps vous n'jnirez la défensive; mais vous aurez bientôt, ou, pour mieux dire, vous avez déjà la forcf» consorvatrice, qui, même subjugués, vous garantira d<' la destruction, et conservera
votre gouvernement et votre liberté dans son seul et vrai sanctuaire, qui est le cœur des Polonais.
Les troupes réglées, peste et dépopulation de l'Europe, ne sont bonnes qu'à deux tins : ou pour attaquer et conciuérir les voisins, ou pour enchaîner et asservir les citoyens. Ces deux fins vous sont également étrangères : renoncez donc au moyen par lequel on y parvient. L'État ne doit pas rester sans défenseurs, je le sais; mais ses vrais défenseurs sont ses membres. Tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l'être par métier. Tel fut le système militaire des Romains; tel est aujourd'hui celui des Suisses; tel doit être celui de tout État libre, et surtout de la Pologne. Hors d'état de solder une armée suffisante pour la défendre, il faut qu'elle trouve au besoin cette armée dans ses habitants. Une bonne miHce, une véritable mihce bien exercée, est seule capable de remplir cet objet. Cette mihce coûtera peu de chose à la république, sera toujours prêle à la servir, et la servira bien, pnrcr* qu'enfin l'on défend toujours mieux son propre bien que celui d'autrui....
Je ne serais pas d'avis d'éparpiller les soldats pour maintenir l'ordre dans les- bourgs et villages; cela serait pour eux une mauvaise disciphne. Les soldats, surtout ceux qui sont tels par métier, ne doivent jamais être livrés seuls à leur propre conduite, et bien moins chargés de quelque inspection sur les citoyens. Ils doivent toujours marcher et séjourner en corps : toujours subordonnés et surveillés, ils ne doivent être que des instruments aveugles dans les mains de leurs officiers. De quelque petite inspection qu'on les chargeât, il en résulterait des violences, des vexafoions, des abus sans nombre; les soldats elles habitants deviendraient ennemis les uns des autres : c'est un malheur attaché partout aux troupes réglées : ces régiments toujours subsistants en prendraient l'esprit, et jamais cet esprit n'est fa-
vorable à la liberté. Ln républicjue romaine fut détruite jt.ir ses légions, quand l'éloignement de ses conquêtes la torra d'en avoir toujours sur pied. Encore une fois, les Polonais ne doivent point jeter les yeux autour d'eux pour imiter ce qui s'y fait, même de bien. Ce bien, relatif à des iniistitutions toutes différentes, serait un mal dans la leur. Ils doivent rechercher uniquement ce qui leur est convenable, et non pas ce que d'autres font.
Pourquoi donc, au lieu des troupes réglées, cent fois plus onéreuses qu'utiles à tout peuple qui n'a pas l'esprit de
• oiKiuètes, n'établirait-on pas en Pologne une véritable milice, exactement comme elle est établie en Suisse, où tout li;il)ilant est soldat, mais seulement quand il faut l'être? La servitude établie en Pologne ne permet pas, je l'avoue, qu'on .Mine sitôt les paysans : les armes dans des mains serviles ^tront toujours plus dangereuses qu'utiles à l'État; mais, III attendant que l'heureux moment de les afl'ranchir soit \oiui, la Pologne fourmille de villes, et leurs habitants
• iirégimentés pourraient fournir au besoin des troupes nombreuses dont, hors le temps de ce même besoin, l'entretien ne coûterait rien à l'État. La plupart de ses habitants, n'ayant point de terres, payeraient ainsi leur contingent en service, et ce service pourrait aisément être distribué de manière à ne leur être point onéreux, quoiqu'ils fussent Milfisamment exercés.
En Suisse, tout particulier qui se marie est obligé d'être fourni d'un uniforme, qui devient son habit de fête, d'un fusil de calibre, et de tout l'équipage d'un fantassin; et il
• si iuscrit dans la compagnie de son quartier. Durant l'été, Il s dimanches et les jours de fêles, on exerce ces milices -l'Ion l'ordre de leurs rôles*, d'abord par petites escouades,
1. Les rôles, ce sont les liste» 1 plus étendues en passant des unités d'inscription militaire, de plu5 en | inférieures aux supérieures.
208 EXTRAITS DE J.-.I. HOUSSEATI.
tMisiiile pjir compagnies, puis par régimenls, jusqu'à ce que, leur tour étant venu, ils se rassemblent en campagne, et forment successivement de petits camps, dans lesquels on les exerce à toutes lete manœuvres qui conviennent à l'iiilanterie. Tant qu'ils ne sortent pas du lieu de leur demeure, peu ou point détournés de leurs travaux, ils n'ont aucune paye; mais sitôt qu'ils marchent en campagne, ils ont le pain de munition et sont à la solde de l'I^tat; et il n'est permis à personne d'envoyer un autre homme à sa place, afin que chacun soit exercé lui-même et que tous fassent le service. Dans un État tel que la Pologne, on peut tirer de ses vastes provinces de quoi remplacer aisément l'armée de la couronne par un nombre suffisant de milice toujours sur pied, mais qui, changeant au moins tous les ans, et prise par petits détachements sur tous les corps, serait peu onéreuse aux particuliers, dont le tour viendrait à peine de douze à quinze ans une fois. De cette manière, toute la nation serait exercée, on aurait une belle et nombreuse armée toujours prête au besoin, et qui coûterait beaucoup moins, surtout en temps de paix, que ne coûte aujourd'hui l'armée de la couronne.
Mais pour bien réussir dans cette opération, il faudrait commencer par changer sur ce point l'opinion publique sur un État qui change en effet du tout en tout, et faire qu'on ne regardât plus en Pologne un soldat comme un bandit qui, pour vivre, se vend à cinq sous par jour, mais comme un citoyen qui sert la patrie et qui est à son devoir. 11 faut remettre cet État dans le même honneur où il est encore en Suisse et à Genève, où les meilleurs bourgeois sont auss/ lîers à leur corps et sous les armes qu'à l'hôtel de ville et au conseil souverain. Pour cela, il importe que dans le choix des officiers on n'ait aucun égard au rang, au crédit et à la fortune, mais uniquement à l'expérience et aux ta-
GOUVERNEMEKT DE POLOGNE. 26î)
l«Mit«^. Rien n'est plus aisé que de jeter sur le bon manieiiKMit des armes un point d'honneur cpii fait que chacun s'exerce avec zèle j.our le service de la patrie aux yeux (It^ sa laniille et des siens; zèle qui ne peut s'allumer de même chez la canaille enrôlée au hasard, et qui ne sent
• pie la peine de s'exercer. J'ai vu le temps qu'à Genève les lionr^'eois manœuvraient beaucoup mieux que des troupes
I 'i^^lées; mais les ma«iistrats, trouvant <|ue cela jetait dans lu bourgeoisie un esprit militaire (jui n'allait pas à leurs vues, ont pris peine à étouffer celte émulation, et n'ont que liop bien réussi....
Dans le i)lan (jue j'imagine et que j'achèverai bientôt de (r.icer. toute la Pologne deviendra guerrière, autant pour
II (lélVnse de sa liberté contre les entreprises du prince que rontre celles de ses voisins; et j'oserai dire que, ce projet nue fois bien exécuté, l'on pourrait supprimer la charge de ^land général et la réunir à la couronne, sans qu'il en ré- :>iillàl le moindre danger pour la liberté, à moins que la iiMlion ne se laissât leurrer par des projets de conquêtes, iiiquel cas je ne répondrais plus de rien. Quiconque veut nier aux autres leur liberté finit presque toujours par per- <lre la sienne : cela est vrai même pour les rois, et ]nen plus vrai surtout pour les peuples.
Pounpu)i Tordre équestre, en qui réside véritablement h Il l>ubli(jue, ne suivrait-il pas lui-même un plan pareil à < l'Iui (jue je propose pour I mianierie? Établissez dans tous ' - palatinats des corps de cavalerie où toute la noblesse
il inscrite, et qui ait ses officiers, son état-major, ses ' tiiidards, ses (piartiers assignés en cas d'alarmes, ses ft'inps marqués pour s'y rassembler tous les ans; (jue cette in ave noblesse s'exerce à escadronner, à faire toutes sortes
• II' mouvements, d'évolutions, à connaître la subordination militaire. Je ne voudrais point qu'elle imitât servilement la
J.-J. RocssEAC. — Extraits. 25
tactique des autres nations. Je voudrais qu'elle s'en fît une qui lui fût propre, qui développât et perfectionnât ses dispositions naturelles et nationales ; qu'elle s'exerçât surtout à la vitesse et à la légèreté, à se rompre, s'éparpiller, et se rassembler sans peine et sans confusion; qu'elle excellât dans ce qu'on appelle la petite guerre, dans toutes les manœuvres qui conviennent à des troupes légères, dans l'art d'inonder un pays comme un torrent, d'atteindre partout, et de n'être jamais atteinte, d'agir toujours de concert quoique séparée, de couper les communications, d'intercepter les convois, de charger des arrière-gardes, d'enlever des gardes avancées, de surprendre des détachements, de harceler de grands corps qui marchent et campent réunis; qu'elle prît la manière des anciens Parthes comme elle en a la valeur, et qu'elle apprit comme eux à vaincre et détruire les armées les mieux discipHnées sans jamais livrer de bataille et sans leur laisser le moment de respirer; en un mot ayez de l'infanterie, puisqu'il en faut, mais ne comptez que sur votre cavalerie, et n'oubliez rien pour inventer un système qui mette tout le sort de la guerre entre ses mains.
C'est un mauvais conseil pour un peuple libre que celui d'avoir des places fortes; elles ne conviennent point au génie polonais, et partout elles deviennent tôt ou tard des nids à tyrans. Les places que vous croirez fortifier contre les Russes, vous les fortifierez infailliblement pour eux ; elles deviendront pour vous des entraves dont vous ne vous délivrerez plus. Négligez même les avantages des postes, et ne vous ruinez pas en artillerie : ce n'est pas tout cela qu'il vous faut. Une invasion brusque est un grand malheur, sans doute; mais des chaînes permanentes en sont un beaucoup plus grand. Vous ne ferez jamais en sorte qu'il soit difficile à vos voisins d'entrer chez vous; mais vous
pouvez faire en sorte qu'il leur soit difficile d'en sortir imj)iinément, et c'est à quoi vous devez mettre tous vos soins. Antoine et Crassus entrèrent aisément, mais pour leur mallicur, chez les Parthes. Un pays aussi vaste que le vôtre ollre toujours à ses habitants des refuges et de grandes ressources pour échapper à ses agresseurs. Tout l'art humain ne saurait empêcher l'action brusque du fort contre If faible; mais il peut se ménager des ressorts pour la I éaction ; et quand l'expérience apprendra que la sortie de (liez vous est si difllcile, on deviendra moins pressé d'y entrer. Laissez donc votre pays tout ouvert comme Sparte, mais bàtissez-vous comme elle de bonnes citadelles dans les cœurs des citoyens; et, comme Thémistocle emmenait Athènes sur sa flotte, emportez au besoin vos villes sur vos ' lievaux. L'esprit d'imitation produit pende bonnes choses ' I ne produit jamais rien de grand. Chaque pays a desavant.i.i,'^es qui lui sont propres, et que l'institution doit étendre • 1 favoriser. Ménagez, cultivez ceux de la Pologne, elle aura j'<ii d'autres nations à envier.
(Chapitre XIL)
ROUSSEAU JUGE DE JEAN-JACQUES (dialogues) LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE
(Ouvrages posthumes.)
NOTICE
Nous groupons ici trois ouvragos postImmes,(lcstiii(''sà plaider devant la postérité pour la niéuioiro do leur autour, au reste tits difFérents de forme et de valeur littéraire fort inégale.
Le premier en date, et de beaucoup le plus célèbre, ce sont les Confessions^. Rousseau y a travaillé, par intervalles, pendant six années (i70'>-i770). Jamais son esprit n'avait élé plus agité, jamais sa vie plus nomade. Les Confessions ont été écrites, fragment par fragment, pendant les nombreuses étapes qu'il parcourt depuis Motiers jusqu'à son retour définitif à Paris : les premières pages, à Motiers même et à l'île Saint-Pierre; la lin (lu premier livre et les suivants juscju'ati milieu du cincpiième, àWootton; le reste de la première jjartif, au cbàteau de Trye; la secon<le partie, à Monipiin, sauf le douzième et dernier livre, qui ne fut achevé (pi'à Paris, en novembre 1770. Elles sont donc l'ouivre, sans cesse interrompue et rejirise, d'une âme désenqiaréc; elles en portent la vive empreinte; et c'est de là que b'ur vieimeiit à la fois un accent si passionné et une véra- « ilé si suspecte.
La première idée semble en avoir élé suggérée à Rousseau.
1. Je inc sers |»our ceUi* Nolùe lie la savaiile c-hnlr sur l'Histoire crUiquf <lc la rédaction des Con-
fessions, insônV par M. Ail». J;iiison ilaii*» J.-J. Housscan, fragments inédits, etc. (laSi).
dès 1762, par son libraire préféré, Marc-Michel Rey d'Amsterdam. Il ne l'adopta d'abord que timidement. Il se rendait compte que l'entreprise était grosse de difficultés, les secrets de sa vie étant étroitement mêlés à d'autres qu'il ne lui appartenait pas de divulguer. Il se disait cependant que l'examen fidèle de son âme, intus et in cute, — d'une âme qui ne ressemblait à aucune autre, — pourrait être « de quelque utilité pour ses semblables », un document psychologique singulier. Aussi se préoccupait-il de donner suite à ce projet, moyennant certaines précautions et certains délais indispensables. Une pensée d'orgueil le stimulait : différent des autres hommes, il avait la conviction de valoir mieux qu'eux, et la prétention de le prouver. C'est ce qu'il déclare c( hautement » dès la première page
Il balançait encore, lorsqu'au début de 1765, dans le libelle intitulé Sentiment des citoyens, il vit tout à coup jeté aux quatre vents de la renommée le secret le plus compromettant de sa vie, l'abandon de ses enfants. Il ignorait, et ne connut jamais avec certitude, l'auteur du libelle, qui n'était autre que Voltaire. De quelque plume d'ailleurs que sortît cet écrit, il ne doutait pas qu'il n'eût été dicté dans le cercle de Mme d'Épinay. Ses anciens amis conspiraient donc à le perdre d'honneur dans le présent et dans l'avenir. Puisqu'on l'attaquait, il pouvait, il devait se défendre, et la discrétion ne lui était plus imposée envers ceux qui les premiers la violaient pour le perdre. Dés lors son projet, de vague et provisoire qu'il était, prit à ses yeux un remarquable caractère de précision et d'urgence. De précision : aux calomnies de ses ennemis, habilement calculées, sourdement répandues, et dont quelques traits parvenaient seuls jusqu'à lui dans sa retraite, il s'agissait d'opposer, en guise d'apologie, non plus seulement la peinture d'une âme extraordinaire, mais la relation complète d'une vie diffamée; de faire non plus un portrait, mais des confessions', de se montrer tantôt « méprisable et vil », tantôt « bon, généreux, sublime »; d'expier pubhquement tout le mal„ mais de mettre en regard tout le bien, et d'en appeler à l'infaillible conscience du genre humain. D'urgence : car il croyait se sentir à bout de forces et de vie, et s'il ne laissait pas après lui ce témoignage véridique, c'en était fait de son honneur, et même de ses ouvrages, auxquels son infamie retirerait toute créance.
C'était une folle terreur, mais profondément sincère, et combien poignante! Sincère aussi, naïvement sincère, chez Rousseau, la certitude d'être plein de misères morales, mais niiamnoins
le meilleur de tous les hommes. Aussi nulle réticence dans l'aveu (le ses pires bassesses : mensonges, larcins, ingratitude, et le Ksto. Qu'est-ce que cela? Faiblesse humaine, tribut payé à la nature. Quel homme en est exempt? Mais quel homme, en re- \;mche, au milieu de la société corrompue, a comme lui con- «Tvé la bonté naturelle du cœur, l'amour de ses semblables, de 1;» vertu, de Dieu? Quel homme, en ses erreurs, a gardé plus lie bonne toi? Rousseau, sur ce point, n'éprouve aucune inquiévude. Voilà comment ses Confessions, avec un titre plein d'humilité, et malgré tant de passages où la révélation des fautes commises est poussée jusqu'à la honte volontaire, sont un monument d'insolent orgueil. Belle pénitence, que de déclarer M's fautes en s'absolvant soi-même d'avance, suivant le mot • le Nisard, et en jetant ce lier déli : « Qu'un seul dise, s'il l'ose : u Jo fus meilleur que cet homme-là. »
Mais ce ne serait encore là qu'un degré de plus de faiblesse, et, si l'on veut, de folie. Ce qui serait plus grave, et ce que beaucoup dénoncent dans les Confessions, ce serait l'altération habile des faits et la déloyauté dans le déll. 11 faut bien le dire en effet, et nous l'avons montré souvent dans la biographie de Rousseau, c'est par centaines que se trouvent, dans les Confessions, les inexactitudes, toujours au prolit de Rousseau, et il semble bien qu'il ait complé, pour effacer devant la postérité les calomnies dont il était l'objet, sur l'autorité (pie son entraînante élo(pience pourrait donner à ses mensonges. La question est délicate, et je ne crois pas qu'on puisse la trancher sans faire la part des troubles d'esprit dont il fut victime, plus ou moins pendant toute sa vie, et pins que jamais à partir du moment où il écrivit ses Confessions. La véi'ilé en histoire est chose absolue, et les critiques la cherchent dans les documents avec autant de désintéressement, do sang-froid, (piun anatomiste pratique une dissection. La sincérité, tout au contraire, est relative, et dans les matières <|ui nous tiennent au co'nr, il nous faut une grande force de volonté fK)ur ne pas mentir d'ab()r(l à nous inème.Or chez Rousseau la volonté n'existe, pour ainsi dire, pas. Il y a chez lui deux facultés prédominantes, dont l'excès même a fait son génie, mais qui ont aiuiulé toutes les autres. Il n'est qu'imagination et passion, et s'il use de la logicpie, c'est toujours à la poursuite fî'uiie idée préconçue, embrassée avec anleur et sans critique. M. Faguet dit avec esprit : c Roiisseau, roujancier fi-an» çais... V Rien de plus vrai : en éducation, en [Kilitique, en tout
Rousseau fait du roman : il croit en la nature ; il y croit sur ce qu'il y croit, et sur ce qui gênerait son assurance il ferme les yeux. A plus forte raison a-t-il dû èlrc romanesque dans sa manière de raconter sa propre vie, méconnaître ce qui ne se pliait pas à son parti pris, et mentir avec sincérité, quoique avec un grand appareil de logique. Et ce n'est pas seulement devant la postérité, devant le « souverain juge », qu'il a menti; c'est toute sa vie. D'où viennent ses disputes, ses ruptures successives avec tous ses amis? De ce qu'il ne voit rien, quand sa passion est en jeu, de ce que tout le monde voit clairement, et inversement de ce qu'il voit dans les ténèbres et lient pour certain tout ce que lui montre son imagination surexcitée.
Dans la seconde partie des Confessions, le lecteur est assez aisément mis en garde contre ses affirmations. Ce n'est pas qu'il s'y trouve rien qui sente l'indécision, l'arlilicc; loin de là, tout y est aussi net et précis que si c'était la vérité même prise sur le fait ; et l'imagination chez notre auteur a tous les caractères de la mémoire. Mais à partir de ses démêlés avec Mme d'Épinay, la couleur du récit est si sombre, l'idée lixe si visible, que la conliance du lecteur attentif n'y peut résister. Dans la première partie, dans la peinture si fraîche, et généralement si riante, de sa jeunesse, comment croire à l'arrangement? Ce serait bien le cas de dire, comme Duclos de la Noiivcfle Héloise: « Ce n'est pas ainsi qu'on invente ». Et cependant là même se trouvent des incidents, non pas seulement transposés (ce qui pourtant n'est pas toujours indin'érent), mais modifiés du tout au tout, ou même imaginés de toutes pièces. L'insuffisance des documents, des souvenirs, ex[)liquerait des lacunes, des interversions, des narrations dans la demi-teinte et sans relief. Au lieu de cela tout est vivant; or, comme le rêve de Rousseau, sur ce passé lointain, n'est encore (jue romanesque, et non délirant ; comme le roman pour lui, en ce qu'il « suppose vrai », se dessine à SCS yeux avec le relief de la réalité, nous sommes parfois confondus, en face des preuves authentiques, de surprendre notre auteur en flagrant délit d'invention.
Les Confessions sont donc un livre absolument suspect, avec les caractères extérieurs de sincérité les plus frappants et les plus séduisants. Admettons, puisque Rousseau lui-même l'avoue, qu'il a souvent complété ses souvenirs à l'aide de son imagination ; mais il les a rectifiés au gré de son amour-propre. Il na jamais menti froidement et de propos délibéré; mais, pour notre gou-
wine, disons-nous bien que de sa vie, et de moins en moins à partir de ses malheurs, il n'a eu le sens de Vobjeclif, le discermment de la vrrité et do la liclioii. Quant à sa bonne foi, je n'en \<iix d'autre preuve «pie celle-ci : les liasses de lettres dont il prétendait appuyer son récit, et qu'il conservait, classait avec im soin jaloux pour nous les transmettre, lui donnent à chaque instant les démentis les plus formels, ^ous aurait-il volon- I ai rement fourni les moyens de le convaincre d'aberration ou (I imposture 7 Au moment de la querelle qui amena sa brouille avec Diderot, celui-ci l'alla voir à l'Ermitaf^e pour discuter jiièces en main. « Je l'accusai, raconte Diderot, de la noirceur (1 avoir voulu brouiller M. de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot. 11 nia le fait, et pour se disculper il tira une lettre de Mme d'IIou- (li'lot, une lettre (|ui prouvait exactement la fourberie dont je laccusais. Il en rouj;it, puis devint furieux, car je lui lis la K inarque que la lettre disait ce qu'il niait. » Cette scène n'estelle pas un trait de lumière? La preuve par excellence pour Rousseau, celle qui annule toutes les autres, et coiitre laquelle aucune ne saurait prévaloir, c'est le cri de son co'ur. Sur tout ce (|ui le touche, il est l'unicpie source de vérité. Ce qu'il allirme, il serait prêt à le « sijrner de sou sanj; » et dans ses tortures morales il se re^jaide non-seulement comme une victime, mais connue un martyr.
Les Confeasionn conduisent le récit de sa vie jusqu'à sa fuite del'ile Saint-Pierre, en octobre 17()0. li'apolojrie qu'il y fait de lui-même a pendant lon^ftemps subjuf^ué l'opinioi: ; mais â ce point de vue l'intérêt en diminue de jour en joui, ainsi (pie le crédit. Ce qui leur fait encore plus de tort, aux yeux des lecleiu's délicats, c'est rij,'nominie de certaines scènes et la crudité cyni(|ue avec lacpielle Rousseau les traite : ce serait s'avilir que de les contempler sans déj,'oût. Mais la {grande, réiernelle beauté du livre, c'est le lyrisme, c'est la sensibilité j)r()fonde avec laquelle Rousseau parle des situations et des spcîclacles chers à son cœur. Nulle jKUt on ne trouverait uikî peinture plus larpe et plus émue de la nature champêtre et des impressions sereines dont elle charme une âme in«piiéte. Par cet amour de la nature comme par ses autres sentiments, Rousseau ne ressenddait, il se plaît â le dire, à aucun dos honnnes «ju'il avait connus; n)ais il retrouvait, en qu('l<|ur sorte, et rendait à l'homme même, à l'homme de tous les temps, l'une de ses jouissances les plus vives et de ses 'inspirations les plus élevées. C'est un inap-
préciablc bienfait moral et littéraire. Dans presque tous ses ouvrages cette inspiration se fait jour; elle éclate à chaque page des Confessions.
Les Dialogues (ou Rousseau juge de Jean- Jacques), écrits en 1775, sont d'une tristesse douloureuse et sans répit. L'ouvrage est long, diffus; Rousseau le sentait, mais n'avait pu « mettre de l'ordre et de la suite » dans cette œuvre de délire. C'était sa lutte suprême contre la conjuration dont il croyait être l'objet, seul au milieu de toute une société soumise à l'autorité, gagnée aux calomnies de ses ennemis personnels. 11 se bat contre un fantôme avec un acharnement désespéré : à peine ose-t-il croire que ce long cri de détresse puisse être entendu; c'est au ciel qu'il s'en remet de sa justification. Le dessein général de l'ouvrage est vraiment naïf. C'est un dialogue en trois parties entre Rousseau et un Français. Le Français est un de ces hommes qui le haïssent comme un monstre infernal, comme un imposteur et un criminel, d'après le bruit public, et sans plus ample informé. Rousseau, c'est le juste sur lequel il compte pour réhabiliter sa mémoire et déjouer la malice de ses ennemis. Lui-même, la victime, c'est Jean-Jacques. Rousseau, mis en défiance par le spectacle d'une aussi étrange persécution, veut en avoir le cœur net, et Unit par ébranler les préjugés du Français. Ils poursuivent une enquête parallèle, l'un sur la personne, l'autre sur les écrits de Jean-Jacques, se communiquent leurs réflexions, dissipent les ténèbres, et sans oser s'élever encore contre un complot si puissamment ourdi, donnent au moins au mallieureux l'espoir que « des mains amies lui fermeront les yeux » et recevront pieusement de lui le dépôt de ses derniers écrits, pour le transmettre à l'équitable avenir. — Il y a donc dans ce livre une part considérable de folie ; c'en est le côté stérile et affligeant. Mais il y en a une autre plus calme, plus instructive, et singulièrement attachante, c'est l'analyse que Jean -Jacques y trace de sa complexion morale dans cette crise d'hypocondrie. Nous le voyons là tel qu'il apparut dans ses heures d'abandon à ceux qu'il laissait pénétrer dans son petit logis de la rue Plàtrière, tel que le vit et l'aima Bdrnardin de Saint-Pierre, — très soupçonneux, irritable, et pourtant bon et tendre.
Les Rêveries du promeneur solitaire, son dernier ouvrage interrompu par la mort, tiennent en quelque 'sorte le milieu entre
CONFESblOWS, DIALOGUES, ETC. 279
les Confesiions et les Dialogues. On y trouve, comme dans les Dialogues, l'idée fixe de la persécution, mais plus résignée et sans elîort de résistance. « Je n'écris, dit-il, mes rêveries que pour moi. » Il est heureux de « trouver encore, avant sa dernière heure, un intervalle de pleine quiétude et de repos absolu.» Il ne discute plus; comme dans ses Confessions, et avec le même charme, il raconte, et surtout il « rêve », et se tient lieu, seul vis-à-vis de lui-même, de la société des hommes. Vieux, affaibli, attristé, c'est dans ses souvenirs qu'il aime à se réfui^ier, et sur toutes ses rêveries se répand une teinte de douce mélancolie, un pâle soleil d'automne. Le style y est d'une harmonie, d'une langueur enchanteresse. C'est vraiment le chant du cygne.