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LE SENTIMENT INTÉRIEUR

Dans l'espace d'une vie assez courte, j'ai éprouvé de grandes vicissitudes; sans sortir de ma pauvreté, j'ai, pour ainsi dire, goûté de tous les états ; le bien et le mal-être se sont fait sentir à moi de toutes les manières. La nature me donna l'àme la plus sensible, le sort l'a soumise à toutes les affections imaginables, et je crois pouvoir dire, avec un personnage de Térence, que rien d'humain n'est étranger à moi*. Dans toutes les situations je me suis toujours senti affecté de deu.t manières différentes et quelquefois contraires, l'une venant do l'état de ma fortune cl l'autre de celui de njon âme, en sorte (jue tantôt un sentinuMit de bonheur et de paix me consolait dans mes disgrâces, et tantôt un malaise importun me troublait dans la prospérité. Ces dispositions intérieures, indépendantes du sort et des événements, m'ont fait une impression d'autant |)his vive (|ne

1. Dnus VHeautontimorumenot : Hutiiani nihil a me atientim pulo.

mon penchant à la vie contemplative et solitaire leur donnait lieu de se mieux développer. Je sentais, pour ainsi dire; en moi le contre-poids de ma destinée. J'allais me consoler de mes peines dans la solitude où je versais des • larmes quand j'étais heureux. En cherchant le principe de celte force cachée qui balançait ainsi l'empire de mes passions, je trouvai qu'il venait d'un jugement secret que je portais sans y penser sur les actions de ma vie et sur les objets de mes désirs. Mes maux me tourmentaient moins en songeant qu'ils n'étaient point mon ouvrage ; et mes plaisirs perdaient tout leur prix quand je voyais de sang-froid en quoi je les faisais consister. Je crus senlir en moi un germe de bonté qui me dédommageait de la mauvaise foi-tune, et un germe de grandeur qui m'élevait au-dessus de la bonne. Je vis que c'est en vain qu'on cherche au loin son bonheur quand on néglige de le cultiver en soi-même, car il a beau venir du dehors, il ne peut se rendre sensible qu'autant qu'il trouve au dedans une âme propre à le gqjùler.

Ce principe dont je vous parle ne me sert pas seulement à diriger mes actions présentes sur la règle qu'il me prescrit, mais encore à faire une juste estimation de ma conduite passée, la blâmant souvent, quoique bonne en apparence, l'approuvant quelquefois, quoique condamnée des hommes, et ne me rappelant les événements de ma jeunesse que comme une mémoire locale des diverses alïections qu'ils ont occasionnées en mol.

A mesure que j'avance vers le terme de ma carrière, je sens aifaiblii' tous les mouvements qui m'ont soumis si longtemps à l'empire des passions. Après avoir épuisé tout ce que peut éprouver de bien un être sensible, je perds peu à peu la vue et l'attente d'un avenir qui n'a plus de quoi me flatter, les désirs s'éteignent avec l'espérance, mon existence n'est plus que dans ma mémoire; je ne vis plus que

d«' ma \\o passée, et sa durée cesse de ni'èlre chère depuis • ine mon cœur n'a rien à srnlir de nouveau.

Dans cet élal, il est naturel (|ue j'aime à tourner les yeux ^'M' le passé, duquel je tiens désormais tout mou être; c'est alors que mes erreurs se corrigent et que le bien et le mal se font sentir à moi sans mélange et sans préjugés.

Tous les faux jugemenls que les passions m'ont fait faire ^'évanouissent avec elles. Je vois les objets qui m'ont alTecté, non tels qu'ils m'ont paru durant mon délire, mais tels qu'ils sont réellement; le souvenir de mes actions bonnes ou mauvaises me fait un bien-être ou un mal-être durable, plus réel que celui qui en fut l'objet.

Ainsi les plaisirs d'un moment m'ont souvent préparé de longs repentirs; ainsi les sacrilices faits à l'honnêteté et à la justice me dédonunagent tous les jours de ce qu'ils m'ont une fois coûté, et pour de courtes privations me donnent d'éternelles jouissances.

[Lellres sur la vertu et le bonkeur, IV*.)

1 . Dans Ips OEuvrax et correspoiiituiicL'g iiieailcx, |)ul»lit!es en 1861 par M. Slreckelseii-Moulloii.— On suppose (iiie ces IfUres furent écrites à M-* d'Uoudctol en 1757, alors que Kous^au entretenait

avec elle des relations beaucoup plus rouiauesques <|ue pliilosopliiqucs. Ce morceau nous a semblé curieux à insérer en cet endroit, comme une sorte de préface à nos extraits des Confessions.

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