‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 122 sur 196 · Menace dans le sens de : gare à vousl · texte numérisé non relu

Menace dans le sens de : gare à vousl

sourdement, elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'ét liauffer.me donner des palpitations: et, au milieu de toute ictto émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais

lire un seul mot, il faut que j'attende. Insensiblement ce -,iand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque I liose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après une longue et confuse agitation. N'avez-vous point vu quel- • luefois l'opéra en Italie? Dans les changements de scène il I t'y^ne sur ces grands théâtres un désordre désagréable et tjui dure assez longtemps: toutes les décorations sont entremêlées; on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine, on croit que tout va renverser' : cependant peu à peu tout s'arrange, rien ne manque*, et l'on est tout surl)ris de voir succéder à ce long tinnuKe un spectacle ravissant. Cotte manœuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si j'avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassé'.

De là vient l'extrême difficulté (jue je trouve à écrire. Mes manuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont contéi». Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire (pinlre ou cincj fois avant de le donner à la presse. Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main vis-à-vis d'une table et de mon papier; c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies que j'écris dans mon cerveau : l'on peut juger avec quelle lenteur, siulout i)Our un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui de la vie n'a pu retenir six vers par cœur. 11 y a telle

1. Comme se renverser; sens 1 2. Toul arrive à point, intransitif assez rare. I 3. Cr. page 568.

de mos périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tète avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. De là vient encore que je réussis mieux aux ouvrages qui demandent du travail qu'à ceux qui veulent être faits avec une certaine légèreté, comme les lettres, genre dont je n'ai jamais pu prendre le ton, et dont l'occupation me met au supi)lice. Je n'écris point de lettres sur les moindres sujets qui ne me coûtent des heures de fatigue, ou, si je veux écrire de suite ce qui me vient, je ne sais ni commencer ni finir; ma lettre est un long et confus verbiage; à peine m'entend-on quand on la lit.

Non seulement les idées me coûtent à rendre, elles me coûtent même à recevoir. J'ai étudié les hommes, et je me crois assez bon observateur* : cependant je ne sais rien voir de ce que je vois; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma présence, je ne sens rien, je ne pénètre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me frappe. Mais ensuite tout cela me revient : je me rappelle le lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance; rien ne m'échappe. Alors, sur ce qu'on a fait ou dit, je trouve ce qu'on a pensé; et il est rare que je me trompe-.

Si peu maître de mon esprit, seul avec moi-môme, qu'on juge de ce que je dois être dans la conversation, où, pour parler à propos, il faut penser à la fois et sur-le-champ à mille choses. La seule idée de tant de convenances, dont je suis sûr d'oublier au moins quelqu'une, suffit pour m'intimider. Je ne comprends pas même comment on ose parler

1. Ce n'ost pas là son fort : il ne sait pas assez se détacher de luimême pour bien observer.

^. La vérité est qu'il construit alors sur ces données une bisloirc au gré de sa passion.

dans un cercle* ; car à chaque mot il faudrait passer en revue tous les gens qui sont là; il faudrait connaître tous leurs caractères, savoir leurs histoires, pour être sûr de ne rien dire qui puisse offenser quelqu'un. Là-dessus, ceux qui vivent dans le monde ont un grand avantage : sachant mieux ce qu'il faut taire, ils sont plus sûrs de ce qu'ils disent; encore leur échappe-t-il souvent des balourdises. Qu'on juge de celui qui tombe là des nues : il lui est presque impossible de parler une minute impunément. Dans le tèle-à-tête, il y a un autre inconvénient que je trouve pire, la nécessité de parler toujours : quand ou vous parle il faut répoudre, et si l'on ne dit mot il faut relever la conversation. Celte insupportable contrainte m'eût seule dégoûté de la" société. Je ne trouve point de gêne plus terrible que l'obligation de parler sur-le-champ et toujours. Je ne sais si ceci tient à ma mortelle aversion pour tout assujettissement; mais c'est assez qu'il faille absolument que je parle pour que je dise une sottise infailliblement.

Ce qu'il y a de plus fatal est qu'au lieu de savoir me taire quand je n'ai rien à dire, c'est alors que, pour payer plus tôt ma dette, j'ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer'....

h' crois que voilà de quoi faire assez conq)rendre comment, n'étant pas un sot, j'ai cependant souvent passé pour l'être, même chez des gens en étal de bien juger : d'autant plus malheureux que ma physionomie et mes yeux pro-

1. Dans une réuiiiuu «lu iiiuiuie 1 2. El il «ii veul aux gcus qui eu (laliii ciiruliut). \ ont clc h?» luitioiu».

J.-J. RoDssEAC. — Extraits. 26

mettent davantage*, et que cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupidité. Ce détail, qu'une occasion particulière a fait naître, n'est pas inutile à ce qui doit suivre. Il contient la clef de bien des choses extraordinaires qu'on m'a vu faire et qu'on attribue à une humeur sauvage que je n'ai point. J'aimerais la société comme un autre si je n'étais sûr de m'y montrer non seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j'ai pris d'écrire et de me cacher est précisément celui qui me convenait.

(l^artie I, livre m.)

Page 1