II — IMPRESSIONS DE VOYAGE
La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire, est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus
1, M'"" (i'Épinay, dans ses Mémoires, dit de lui : « Il paraît ignorer les usages du monde; mais il
est aisé do voir ([u'il a infiniment d'esprit.... Des yeux plein de feu animent sa physionomie. »
grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approj>rier à mon gré, sans gène et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière; mon cœur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si, pour les fixer, je m'amuse à les décrire en moimême, quelle vigueur de pinceau, ({ucUe fraîcheur de coloris, quelle énergie d'expression je leur donne! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Ah ! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits!... Pourquoi, direz-vous, ne pas les écrire? Et pourquoi les écrire? vous répondrai-je : pourquoi ni'ôter le charme actuel de la jouissance, pour dire à d'autres que j'avais joui? Que m'importaient des lecteurs, un public et toute la terre, tandis qne je planais dans le ciel ? D'ailleurs, portais-je avec moi dn papier, des plumes? Si j'avais pensé à tout cela, rien ne me serait venu. J(; ne prévoyais pas que j'aurais des idées; elles viennent quand il leur plaît, non quand il me plaît. Elles ne viennent point, ou elles vitMUient en foule, elles m'accablent de leur nombre et de lenr force. Dix volumes par jour n'auraient pas suffi. Où prendre du temps pour les écrire? En arrivant je ne songeais qu'à bien dîner. En partant je ne songeais qu'à bien marcher. Je sentais qu'un nouveau para^iis m'attendait à la porte. Je ne songeais qu'à l'aller chercher....
C'était souffrir assurément que d'être réduit à passer la nuit dans la rue, et c'est ce qui m'est arrivé plusieurs fois ;i Lyon '. J'aimais mieux employer quelqu^^s sous qui me
1 Eu 1731.
restaient à payer mon pain que mon gîte, parce qu'après tout je risquais moins de mourir de sommeil que de faim. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que dans ce cruel état je n'étais ni inquiet ni triste.... Je me souviens même d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. 11 avait fait très chaud ce jour-là, la soirée était charmante; la rosée humectait l'herbe flétrie; point de vent, une nuit tranquille; l'air était frais sans être froid; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de roses ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niclie ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse; le ciel de mon Ht était formé par les têtes des arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi : je m'endormis à son chant; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour : mes yeux, en s'ouvrant, virent l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai : la faim me prit : je m'acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs • qui me restaient encore. J'étais de si bonne humeur, que j'allais chantant tout le long du chemin ; et je me souviens même que je chantais une can-
i. Cette petite monnaie valait deux sous, six deniers
tnto de Batiblin*, intitulée les Bains de Tliomerij, que je savais par cœur. Que béni soit le l)on Batistin et sa bonne cantate, qui m'a vahi un meilleur déjeuner que celui sur lequel je comptais, et un dîner bien meilleur encore, sur lequel je n'avais point compté du tout ! Dans mon meilleur train d'aller et <le clianter, j'entends quelqu'un derrière moi : je me retom-ne, je vois un antonin'qui me suivait et paraissait m'écouter avec plaisir. Il m'accoste, me salue, me demande si je sais la musique. Je réponds : Un peu, pour faire entendre beaucoup. Il continue à me questionner : je lui conte une partie de mon histoire. II me demande si je n'ai jamais copié de la musitpie. « Souvent », lui dis-je. Et cela était vrai; ma meilleure manière de l'apprendre était d'en copier. « Eh bien ! me dit-il, venez avec moi ; je pourrai vous occuper quelques jours, durant lesquels rien ne vous manquera, pourvu que vous consentiez à ne pas sortir de la chambre. » J'acquiesçai très volontiers, et je le suivis....
Je suis en racontant mes voyages comme j'étais en les faisant: je ne saurais arriver.... J'aime à marchera mon aise, et m'arrèter (piand il me plail. La vie andjulante est celle qu'il me faut. Faire route à pii-d par ini beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable : voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste, on sait déjà ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des boi^
1. Musicien ailomaiid d'origine, florentin de nnissancc, pensionné par Louis XIV, puis par le rtgenl.
il fut directeur de l'Opéra et mounil en 1755. Il avait composé des
opéi-as, des lialicts pl des canlalcs.
i. Oitire ciiaritablc instilué au XI' siècle pour soigner les malades atteints du feu Saint-Antoine fsorlc d'érysipèlf gangreneux.)
noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur. J'eus ce plaisir, et je le goûtai dans tout son charme en approchant de Chambéry. Non loin d'une montagne coupée qu'on appelle le Pas de l'Kchelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l'endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière * qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. On a bordé le chemin d'un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisait que je pouvais contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise, car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés, est qu'ils me font tourner la tête; et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j'avançais le nez, et je restais là des heures entières, entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleue dont j'entendais le mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proie qui volaient de roche en roche et de broussaille en broussaille, à cent toises au-dessous de moi. Dans les endroits où la pente était assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j'en allais chercher au loin d'aussi gros que ie les pouvais porter, je les rassemblais sur le parapet en pile; puis, les lançant l'un après l'autre, je me délectais à les voir rouler, bondir et voler en mille éclats avant que d'atteindre le fond du précipice.
Plus près de Chambéry j'eus un spectacle semblable en sens contraire. Le chemin passe au pied de la plus belle cascade que je vis de mes jours. La montagne est tellement escarpée, que l'eau se détache net et tombe en arcade assez loin pour qu'on puisse passer entre la cascade et la roche,