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II. — PROMENADES BOTANIQUES ET MISANTHROPIE

Je ne cherche point à m'instruire; il est trop tard. D'ailleurs, je n'ai jamais vu que tant de science contribuât au bonheur de la vie; mais je cherche à me donner des amusements doux et simples, que je puisse goûter sans peine, et qui me distraient de mes malheurs. Je n'ai ni dépense à faire, ni peine à prendre pour errer nonchalamment d'herbe en herbe, de plante en plante, pour les examiner, pour comparer leurs divers caractères, pour marquer leurs rapports et leurs différences, enfin pour observer l'organisation végétale, de manière à suivre la marche et le jeu des machines vivantes, à chercher quehtuefois avec succès leurs lois générales, la raison et la lin de leurs stiiictures diverses, et à me hvrer aux charmes de l'admiration reconnaissante pour la main qui me fait jouir de tout cela.

Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre, comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l'homme, par l'attrait du plaisir et de la curiosité, à l'étude de la nature : mais les astres sont placés loin de nous ; il faut des connaissances préliminaires, des instruments, des machines, de bien longues échelles pour les atteindre et le: rapprocher à notre portée. Les plantes y sont nalurf'llement;

\. An sons propre, offusquer signifie troubler la vue.

elles naissent sous nos pieds et dans nos mains, pour ainsi dire ; et si la petitesse de leurs parties essentielles les dérobe quelquefois à la simple vue, les instruments qui les y rendent sont d'un beaucoup plus facile usage que ceux de l'astronomie. La botanique est l'étude d'un oisif et paresseux solitaire : une pointe et use loupe sont tout l'appareil dont il a besoin pour les observer. Il se promène, il erre librement d'un objet à l'autre, il fait la revue de chaque fleur avec intérêt et curiosité, et, sitôt qu'il commence à saisir les lois de leur structure, il goûte à les observer un plaisir sans peine, aussi vif que s'il lui en coûtait beaucoup. Il y a dans cette oiseuse occupation un charme qu'on ne sent que dans le plein calme des passions, mais qui suffit seul alors pour rendre la vie heureuse et douce ; mais sitôt qu'on y mêle un motif d'intérêt ou de vanité, soit pour remplir des places ou pour faire des livres, sitôt qu'on ne veut apprendre que pour instruire, qu'on- n'herborise que pour devenir auteur ou professeur, tout ce doux charme s'évanouit, on ne voit plus dans les plantes que des instruments de nos passions, on ne trouve plus aucun vrai plaisir dans leur étude, on ne veut plus savoir, mais montrer qu'on sait, et dans les bois on n'est que sur le théâtre du monde, occupé du soin de s'y faire admirer; ou bien, se bornant à la botanique de cabinet et de jardin tout au plus, au lieu d'observer les végétaux dans la nature, on ne s'occupe que de systèmes et de méthodes, matière éternelle de dispute, qui ne fait pas connaître une plante de plus, et ne jette aucune véritable lumière sur l'histoire naturelle et le règne végéfaP. De là les haines, les jalousies, que la concurrence de célébrilé excite chez les botanistes auteurs, autant et plus que chez

1. Ce sont cependant ces controverses sur les « systèmes et méthodes V qui aboutisseat en 1789 ù

la grande découverte, par Antoine- Laurent de Jussieu, d'une classilication naturelle.

ItOUSSËAU U£HB0R18^NT A ERMENONVILLE

(Aquatinte fie Mayer)

Le pavillon nu Tond nsi celui qu'il linbiia |)end.int six Keinain<*s

et où il mourut.

.1. RoLSSKAi. — Extraits.

PI. XXXI, page 32'i

Rl-VERIES Dli PROMENEUR SOLITAIRE. 7^25

les autres savants. En dénaturant cctlo aimable élude, ils la transplantent au milieu des villes et des académies, où elle ne dégénère pas moins que les plantes exotiques dans les jardins des curieux.

Des dispositions bien difTérenles ont fait pour moi de celte étude une espèce de passion qui remplit le vide de toutes celles que je n'ai plus. Je gravis les rochers, les montagnes, je m'enfonce dans les vallons, dans les bois, pour me dérober, autant qu'il est possible, au souvenir des hommes et aux atteintes des méchants. Il me semble que sous les ombrages d'une forêt je suis oublié, libre, et paisible, comme si je n'avais plus d'ennemis, ou que le feuillage des bois dût me garantir de leurs atteintes, comme il les éloigne de mon souvenir, et je m'imagine, dans ma bêtise, qu'en ne pensant pointa eux ils ne penseront point à moi. Je trouve une si grande douceur dans cette illusion, que je m'y livrerais tout entier si ma situation, ma faiblesse et mes besoins me le permettaient. Plus la solitude où je vis alors est profonde^ plus il f;uit que quelque objet en remplisse le vide, et ceux que mon imagination me refuse ou (|ue ma mémoire repousse sont suppléés par les productions spontanées que la terre non forcée par les hommes offre à mes yeux de toutes parts. Le plaisir d'aller dans un désert chercher de nouvelles plantes couvre celui d'échapper à mes persécuteurs; et, parvenu dans des lieux où je ne vois nulles traces d'honnnes, je respire plus à mon aise, ronmie dans un asile où leur haine ne me poursuit plus

Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis un jour du côté de la Robaila, montagne du justicier (Itrc*. J'étais seul, je m'enfonçai dans les anfractuosités

1. Dans le Val-Travers. — Justicier signifie membre du lril)unal.

Clerc cserrait une autre profcssiou.

Voiri le porlrail que trace de lui d'Esclierny, qui i»renait part à ces promenades : « Chirurgien qui iai«

de la montagne ; et, de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un réduit si caché, que je n'ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux, dont plusieurs tombés de vieillesse et entrelacés les uns dans les autres, fermaient ce réduit de barrières impénétrables ; quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte n'offraient au delà que des roches coupées à pic, et d'horribles précipices que je n'osais regarder qu'en me couchant sur le ventre. Le duc, la chevêche et l'orfraie, faisaient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne ; quelques petits oiseaux rares, mais familiers, tempéraieut cependant l'horreur de cette sohtude; là, je trouvai la dentaire heptaphyllos, le cyclamen, le 7iidus avis, le grand laserpitimn, et quelques autres plantes qui me charmèrenl et m'amusèrent longtemps; mais, insensiblement dominé par la forte impression des objets, j'oubliai la botanique et les plantes, je m'assis sur des oreillers de lycopodium et de mousses, et je me mis à rêver plus à mon aise, en pensant que j'étais là dans un refuge ignoré de tout l'univers, où les persécuteurs ne me déterreraient pas. Un mouvement d'orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparais à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, et je me disais avec complaisance : « Sans doute je suis le premier mortel qui ait pénétré jusqu'ici. » Je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idée, j'entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j'écoute : le même bruit se répèle et se multiplie. Surpris et curieux, je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d'où venait le bruit, et dans une combe, à vingt pas du lieu même où je

sait fort bien sa petite médecine I par état, un petx hâbleur aussi, et de campagne; un peu botaniste | d'un tour d'esprit assez original. »

croyais être parvenu le premier, j'aperçois une manufacture de bas.

Je ne saurais exprimer l'agitation confuse et contradictoire que je sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon premier mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi des humains où je m'étais cru totalement seul ; mais ce mouvement, plus rapide que l'éclair, fit bientôt place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres mêmes des Alpes* échapper aux cruelles mains des hommes acharnés à me tourmenter. Car j'étais bien sûr qu'il n'y avait peut-être pas deux hommes dans cette fabrique qui ne fussent initiés dans le complot dont le prédicant Montmollin s'était fait le chef- et qui tirait de plus loin ses premiers mobiles. Je me hâtai d'écarter celte triste idée, et je Unis par rire en moi-même et de ma vanité puérile , et de la manière comique dont j'en avais été puni.

Mais, en effet, qui jamais eût dû s'attendre à trouver une manufacture dans un précipice! Il n'y a que la Suisse au monde qui présente ce mélange de la nature sauvage et de l'industrie humaine. La Suisse entière n'est, pour ainsi dire, qu'une grande ville, dont les rues, larges et longues plus que celle de Saint-Antoine, sont semées de forêts, coupées de montagnes, et dont les maisons éparses et isolées ne communiquent entre elles que par des jardins anglais. Je me rappelai à ce sujet une autre herborisation que du iN'vrou, d'Kscherny, le colonel Pury, le justiciei- Clerc • t moi, avions faite il y avait quelque temps sur la montagne deChasseron-, du sommet de laquelle on découvre

1. Tout lionnciiicul du Jiim. — Los nntrrx des Alpes sont ici |»our l'nypcrLolo.

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