Chez M. cl M- d'Épinay, près de Mouimoreucy
Cet éventaire était pour eux le jardin des Hespérides, et la petite fille était le dragon qui les gardait. Cette comédie m'amusa longtemps ; j'en fis enfin le dénouement en payant les pommes à la petite fille, et les lui faisant distribuer aux petits garçons. J'eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flatter un cœur d'homme, celui de voir la joie unie avec l'innocence de l'âge se répandre tout autout de moi. Car les spectateurs mêmes, en la voyant, la partagèrent; et moi, qui partageais à si bon marché cette joie, j'avais de plus celle de sentir qu'elle était mon ouvrage.
[Neuvième promenade.)
NOTICE
La Correspondance de Rousseau, considérablement enrichie depuis une trentaine d'aimées, aurait besoin d'un éditeur. Peutêtre l'avenir nous réserve-t-il encore d'importantes acquisitions, mais bien des séries demeureront incomplètes. Il faudrait du moins faire l'inventaire de ce que nous possédons, et donner place dans les éditions générales à tout ce qui a paru séparément dans cent recueils divers, particulièrement en Suisse. Les lettres publiées d'ancienne date seraient à coUationner sur les manuscrits, originaux et copies, quand nous les possédons; bien des dates seraient à rectifier d'après une étude minutieuse du texte. Ce travail fait, nous aurions les éléments d'une biographie détaillée et vraiment critique de notre auteur.
Cette Correspondance a déjà permis, sur bien dos points obscurcis ou dénaturés par les Confessions, de faire la lumière. Elle contient le témoignage de Rousseau sur lui-même, témoignage toujours passionné, mais qui cependant, quand il se produit au lendemain des faits, qu'il s'adresse à des gens renseignés d'ailleurs et qu'il n'aurait pas été possible d'égarer compléteiiient, possède la valeur d'un document original.
Elle peut aussi fournir un piécieux conunentaire aux grands ouvrages de l'auteur. Elle en montre souvent le premier germe, I intention secrète; elle en fournit aussi le correctif. En face du public. Rousseau pousse tout à l'exîrême, il donne de parti pris dans l'utopie. Il veut secouer les préjugés établis et scandaliser l;i société dont il s'institue, au nom delà nature méconnue, l'anlagonisto radical. Mais dans ses lettres particulières, quand il parle à des confidents de sa {>ensée, quand il donne des consultations pratiques, il est beaucoup jilus modéré. L'utopisto
redevient homme de bon sens et do bon conseil, do tradition et de transaction. C'est un point que Saint-Marc Girardin a démontré par quelques exemples saisissants.
Elle permet enfin de suivre dans ses soubresauts et dans ses défentes momentanées la maladie mentale, la folie de persécution, qui se déclare chez Rousseau vers l'âge de quarante-cinq ans et qui, jusqu'à sa mort, ne le quitte plus. Spectacle douloureux, mais d'un singulier intérêt pour nous, comme pour ses contemporains, car le délire surexcite en lui ces passions qui ont fait à la fois son malheur et son génie.
Ses Lettres sont de deux genres bien différents.
Les unes, très étendues, écrites à loisir et avec les scrupules infinis qu'il apportait à ses ouvrages, constituent en effet, soit des dissertations philosophiques (telle la célèbre lettre à Voltaire sur la Providence *), soit des mémoires justificatifs et des fragments anticipés des Confessions (par exemple les quatre lettres autobiographiques à M. de Malesherbos^, ou celle à du l'cyrou sur les incidents qui déterminèrent l'installation à l'ile de Saint-l'ierre^, ou encore la lettre de rupture à David Hume'*), soit enfin des morceaux descriptifs, comme les deux lettres au maréchal de Luxembourg sur le Val-Travers^ C'est du Rousseau très châtié, très athevé ; c'est de la dialectique, de l'éloquence, de la poésie; mais le tour épislolaire n'est en pareil cas qu'un simulacre. Pour lire les lettres de celte catégorie et pour les admirer, on peut à la rigueur faire abstraction de la personne à qui elles sont écrites ; elles ont un intérêt général, et sont, dans toute la force du terme, des morceaux de littérature. C'est de celles-là que Rousseau nous apprend qu'elles « lui coûtaient des heures de fatigue ».
Les autres, beaucoup jikis nombreuses, répondent davantage à leur enseigne. Elles ont un caractère vraiment intime et privé. Mais n'y clierchons que rarement la négligence aimable, la facilité d'esprit que Rousseau n'avait pas, môme dans la conversation. Il avoue qu'il réussit mal aux lettres, « genre dont il n'a jamais ^\\ prendre le ton, et dont l'occupation le met au supplice ». Il sent qu'il tombe vite dans un « long et confus verbiage ».