A MONSIEUR VERNES
Paris, le 2 janvier 1755.
Il y a longtemps, monsieur, que je veux vous écrire et que je n'en fais rien. Car quand je me mets à causer avec vous, je vous ai plus dit de choses en une minute au fond
1. Publiée par M. L. Dufour-Vernes dans sa brochure, Recherches sur J.-J. Rousseau et sa parenté (Genève 1878). — Le pasteur Jacob Vernes, né en 1728, mort en 1790, s'était lié d'une vive amitié avec Rousseau pendant les quelques semaines que celui-ci venait de passer à Genève. Celte amitié ne se ralentit pas jusqu'à la publication de Y Emile; mais alors Vernes crut devoir, au nom de sa foi, donner
une réfutation de cet ouvrage qu'il regardait, avec la majeure partie de ses confrères genevois, comme plein de dangers pour ses compatriotes. Rousseau ne le lui pardonna pas, rompit avec lui, et lui fit ensuite la sanglante injure de le tenir et de le désigner comme l'auteur dun odieux libelle, le Sentiment des citoyens, qui était en réalité de Voltaire. — Voy. Introd.,
p. XLVII.
de mon cœur que je ne pourrais vous en écrire en deux heures, et cela me dégoûte de prendre la plume. Sachezmoi donc un peu de gré de ma négligence, et quand vous aurez à me la reprocher, dites-vous bien à vous-même : il iK^ m'écrit point, mais il m'aime toujours.
Je savais déjà que Monsieur de Voltaire allait à Genève et de là à Prangins. Quand vous négligez de voir ce premier écrivain de son siècle, vous ne connaissez pas tout le sacrifice que vous faites à la vertu, car il n'est pas seulement le plus bel esprit, mais le plus aimable des hommes en société, et si l'on pouvait commercer avec son esprit seulement, il faudrait passer la vie à ses genoux*. Pour moi, quoi qu'on en puisse dire, je connais l'acharnement de la jalousie, et j'ai peine à céder aux funestes impressions qu'on cherche à nous donner de son caractère. On ne peint point connue il a fait les charmes de la vertu et les charmes de l'amitié, sans avoir un cœur fait pour sentir l'une et l'autre. Jamais je ne désirai si fortement qu'il justifiât mes préjugés en sa faveur qu'aujourd'hui que le voilà dans ma patrie. Puisse-t-il aimer et instruire mes compatriotes, et laisser nos gens «le lettres aussi bien unis qu'il les a trouvés.
Il est vrai que M. Rey s'est chargé de mon manuscrit*, mais cet ouvrage est loin d'être près de paraître : peu de gens en seront aussi tôt instruits que vous et M. Abauzit.
1. Voltaire cJail à Prangins depuis environ trois semaines. Son installation à Genève eut lieu au commencement de mars. — Cette lettre est singulièrement instructive sur les premiers sentiments de Routseau à l'égard de Vollnire cl sur les motifs de la soudaine niodiPication qu'ils subirent peu de temps nprès. Pour le moment il est
ravi de \e voir à Genève, ne redoute nullement de sa part une influence pernicieuse et raille les préjugés de son ami Vernes qui, en s;i qualité de pasteur et de zélé chrétien, ne partage pas cet optimisme.
2. Il s'agit du Discours sur l'inéqiilité (]ui s'imprimait i\ Amsterdam par les soins du libraire Rey.
Je ne vous ai point encore parlé du mémoire sur les variations de rhonneur^,ie l'ai lu et j'en ai trouvé l'hypothèse ingénieuse; je ne l'ai point encore montré à M.Diderot, parce qu'il a essuyé de la part de ses libraires des tracasseries qui l'ont mis à la veille d'abandonner V Encyclopédie. D'ailleurs il y a encore un volume d'intervalle pour arriver à l'H. A présent que tout est pacifié, j'aurai soin de faire ce qu'il faut et je vous en donnerai des nouvelles dans ma première lettre.
Mille respects, je vous prie, à toute votre famille sans oublier votre aimable et respectable belle-sœur^; je voudrais bien qu'en buvant à ma sauté, elle eût pu faire quelque chose pour la sienne. Pour moi, j'attends tout des secours de la médecine^, de vos soins, du temps et de la patience, et je compte bien à mon retour vous féliciter en la trouvant sur pied ou du moins vous aider à la désennuyer auprès de son lit. Mille amitiés, s'il vous plaît, à M. de Rochemont et à M. Le Sage'^, à qui vous direz, s'il vous plaît, que les nouveaux honneurs de M. d'Alembert^ ne le lui ont point fait oublier, et que dimanche dernier nous bûmes à sa santé et même à la vôtre, car on y mit tous mes compatriotes, et vous auriez dû remercier encore quand on n'y aurait mis que ceux qui me sont les plus chers.
J.-J. Rousseau.
P. S. Je vous avertis, que si vous me plantez encore des
1. Mémoire d'Abauzit, conjecture M. Diifour-Venies, ou en tout cas de quelque savant genevois, qui le destinait à figurer dans l'Encyclopédie.