IV. — AU MÊME
Paris, le 2 avril 1755.
Pour le coup, monsieur, voici bien du retard; mais, outre que je ne vous ai point caché mes défauts, vous devez songer qu'un ouvrier* et un malade ne disposent pas de leiu' temps comme ils aimeraient le mieux. D'ailleurs, l'amitié se plait à pardonner, et Ton n'y met guère la sévérité (ju'à la place du sentiment. Ainsi je crois pouvoir compter sur votre indulgence.
Vous voilà donc, messieurs, devenus auteurs périodi- (lues^^. Je vous avoue que ce projet ne me rit pas autant (ju'à vous : j'ai du regret de voir des hommes faits pour élever des monuments se contenter de porter des matériaux let d'architectes se faire manœuvres. Qu'est-ce qu'un livre l)ériodique? un ouvrage éphémère, sans mérite et sans utilité, dont la lecture, négligée et méprisée par des gens de lettres, ne sert qu'à donner aux femmes et aux sots de la vanité sans instruction, et dont le sort, après avoir brillé le matin sur la toilette, est de mourir le soir dans la garderobe. D'ailleurs, pouvez-vous vous résoudre à prendre des
1. Placés en vedette à la fin do la lettre, suivant l'usage cérémonieux.
i. Allusion à son métier de copiste.
3. Vemes venait d'entreprendre, sous le titre de Choix littéraire, un recueil périoiUque de prose et de vers empruntés aux auteurs du temps, qui dura jusqu'en 1760.
pièces dans les journaux, et jusque dans le Mercure, et ù compiler des compilations? S'il n'est pas impossible qu'il s'y trouve quelque bon morceau, il est impossible que, pour le déterrer, vous n'ayez le dégoût d'en lire toujours une multitude de détestables. La philosophie du cœur* coûtera cher à l'esprit, s'il faut le remplir de tous ces fatras. Enfin, quand vous auriez assez de zèle pour soutenir l'ennui de toutes ces lectures, qui vous répondra que votre choix sera fait comme il doit l'être, que l'attrait de vos vues particulières ne l'emportera pas souvent sur l'utilité publique, ou que, si vous ne songez qu'à cette utilité, l'agrément n'en souffrira point? Vous n'ignorez pas qu'un bon choix littéraire est le fruit du goût le plus exquis, et qu'avec tout l'esprit et toutes les connaissances imaginables, le goût ne peut assez se perfectionner dans une petite ville, pour y acquérir cette sûreté nécessaire à la formation d'un recueil. Si le vôtre est excellent, qui le sentira? S'il est médiocre, et par conséquent détestable, aussi ridicule que le Mercure suisse^, il mourra de sa mort naturelle, après avoir amusé pendant quelques mois les caillettes du pays de Vaud. Croyez-moi, monsieur, ce n'est point cette espèce d'ouvrage qui nous convient. Des ouvrages graves et profonds peuvent nous honorer; tout le colifichet de cette petite philosophie à la mode nous va fort mal. Les grands objets, tels que la vertu et la liberté, étendent et fortifient l'esprit; les petits, tels que la poésie et les beaux-arts, lui donnent plus de
1. Celle qui se dégage de ces rares « bons morceaux », qui agit sur le cœur et les mœurs.
2. Revue publiée à Neucbâtel, dont on voit que Rousseau pensait déjà fort mal, et qu'il tint en bien moindre estime encore quand il s'y vit maltraité, lors de son séjour
à Moliers : « Ils (les pasteurs de Neucbâtel) remplirent leur Mercure d'inepties et du plus plat cafardage, qui, tout en faisant rire les gens sensés, ne iai>sait pas d'échauffer le peuple et de l'animer contre moi. » {Cotifess., part.
II, livre xu,)
délicatesse et de subtilité. Il faut un télescope pour les uns, et un microscope pour les autres; et les hommes accoutumés à mesurer le ciel ne sauraient disséquer des mouches : voilà pour(|uoi Genève est le pays de la sagesse et de la raison, el Paris le siège du goût. Laissons-en donc le ralTinenient à ces myopes de la Httérature, qui passent leur vie à regarder des cirons au bout de leur nez; sachons être plus fiers du goût qui nous manque, qu'eux de celui qu'ils ont; et, tandis qu'ils feront des journaux et des brochures pour les ruelles, tâchons de faire des livres utiles et dignes tie rinuTiortahté.
Après vous avoir tenu le langage de l'amitié, je n'en oublierai pas les procédés, et, si vous persistez dans votre projet, je ferai de mon mieux un morceau tel que vous le souhaiterez pour y remphr un vide tant bien que mal*.