‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 160 sur 196 · A M. LE MARECHAL DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

A M. LE MARECHAL DE LUXEMBOURG

Au petit château, le 27 mai 1759.

Monsieur,

Votre maison est charmante; le séjour en est délicieux. Il le serait plus encore si la magnificence que j'y trouve et les attentions qui m'y suivent me laissaient un peu moins apercevoir que je ne suis pas chez moi 2. A cela près, il ne manque au plaisir avec lequel je l'habite que celui de vous en voir le témoin.

Vous savez, monsieur le maréchal, que les solitaires ont tous l'esprit romanesque. Je suis plein de cet esprit; je le sens et ne m'en afflige j)oint. Pourquoi chercherais-je à guérir d'une si douce fohe, puisqu'elle contribue à me rendre heureux? Gens du monde et de la cour, n'allez pas vous croire plus sages que moi : nous ne différons que par nos chimères.

Voici donc la mienne en cette occasion. Je pense que, si nous sommes tous deux tels que j'aime à le croire, nous pouvons former un spectacle rare, et peut-être unique, dans un commerce d'estime et d'amitié (vous m'avez dicté ce mot)^ entre deux hommes d'états si divers, qu'ils ne

1. Voy. IiHrod., p. xxxvi. — Rousseau log^eait depuis le 15 mai au petit château de Montmorency.

2. C'est presque mot pour mot le remerciement qu'il avait fait à Mme d'Épinay en s'installant à l'Ermilage. — Il no reçoit jamais de libé-

alitc sans n'îpondre un mot aigre.

5. Le maréchal de Luxembourg, dans la lettre par laquelle il oH'rail à Rousseau l'hospitalité chez lui (en mai 1739), lui disait à deux reprises : « Je désire de tout mou cœur qu'une connaissance plus intime puisse nie mériter votre amitié, u

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semblaient pas faits pour avoir la moindre relation entre eux. Mais pour cela, monsieur, il faut rester tel que vous f-tes, et me laisser tel que je suis*. Ne veuillez point èlre mon patron; je vous promets, moi, de ne point être votre panégyriste; je vous promets de plus que nous aurons fait tous deux une très belle chose, et que notre société, si i'ose employer ce mot, sera, pour l'un et pour l'autre, un sujet d'éloge préférable à tous ceux que l'adulation prodigue. Au contraire, si vous voulez me protéger, me faire des dons, obtenir pour moi des grâces, me tirer de mon état, et (jue j'acquiesce à vos bienfaits, vous n'aurez recherché (ju'uii faiseur de phrases, et vous ne serez plus ({u'un grand à mes yeux-. J'espère que ce n'est pas à cette opinion réciproque qu'aboutiront les bontés dont vous m'honorez.

Mais, monsieur, il faut vous avouer tout mon embarras. Je n'imagine point la possibilité de ne voir (|ue vous et Mme la Fnaréchale, au milieu de la foule inséparable de votre rang, et dont vous êtes sans cesse environnés. C'est l»ourtant une condition dont j'aurais peine à me départir. Je ne veux ni complaire aux curieux, ni voir, pas même un moment, d'autres hommes que ceux quimeconviemient; et, si j'avais cru faire pour vous une exception, je ne l'aurais jamais faik. Mon humeur, (jui ne souffre aucmie gêne, mes incommodités (|ui ne la sauraient supporter, mes maximes sur lesquelles je ne veux point me contraindre, et qui sûrement olfenseraient tout autre (|ue vous, la paix surtout et le repos de ma vie'*, tout nrinipose la i luce loi de fmir comme j'ai commencé. Monsieur le maré-

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