‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 163 sur 196 · IX. — A M. ROUSTAN · texte numérisé non relu

IX. — A M. ROUSTAN

Montmorency, le 23 décembre 17G1.

Mon disciple bien-aiiné, quand je reçus votre dernière lettre, j'espérais encore vous voir et vous embrasser un jour; mais le ciel en ordonne autrement : il faut nous quitter avant que de nous connaître 2. Je crois que nous y perdons tous deux. Vous avez du talent, cher Roustan; quand je Unissais ma courte carrière, vous commenciez la vôtre, et j'augurais que vous iriez loin. La gêne de votre situation vous a forcé d'accepter un emploi qui vous éloigne de la culture des lettres. Je ne regarde point cet éloignement comme un malheur pour vous. Mon cher Roustan, pesez bien ce que je vais vous dire. J'ai fait quelque essai de la gloire; tous mes écrits ont réussi; pas un homme de lettres vivant, sans en excepter Voltaire, n'a eu des moments plus brillants que les miens, et cependant je vous proteste que, depuis le moment que j'ai commencé de faire imprimer, ma vie n'a été que peine, angoisse et douleur de toute espèce^. Je n'ai vécu tranquille, heureux,

1. Encore un jeune pasteur, comme Vcrnes, comme Moullou, dont Rousseau était devenu l'ami; mais c'était une amitié toute pliilosophique. Houstan était en même temps régent de collège.

En 1762 il écrivit contre l'Emile, mais avec tant de modération et tant d'égards pour l'auteur, que leurs sentiments mutuels

n'en reçurent aucune atteinte.

2. Il avait promis de retourner à Genève, mais il y a renoncé. — Voy. Introd., p. xxx.

3. Il était alors tourmenté par les retards apportés à l'impression de V Emile et par les soupçons insensés qu'il en concevait. (Voy. Introd., p. \xxvni.) 11 se croyait d'ailleurs mortellement malade.

o\ n'ai eu de vrais amis que durant mon obscurité. Depuis lors il a fallu vivre de fumée, et tout ce qui pouvait plaire à mon cœur a lui sans retour. « Mon enfant, fais-loi petit », disait à son lils cet ancien politique ; et moi, je dis à mon disciple Houstan : « Mon enfant, reste obscur; profite du triste exemple de ton maître . » Gardez cette lettre, Roustan : je vous en conjure. Si vous en dédaignez les conseils, vous pourrez réussir sans doute; car, encore une fois, vous avez du talent, (pioique encore mal réglé par la fougue de la jeunesse : mais si jamais vous avez un nom, relisez ma K'ttre, el je vous promets que vous ne l'achèverez pas sans pleurer. Votre famille, votre fortune étroite, un émule, tout vous tentera; résistez, et sachez que, quoi qu'il arrive, l'indigence est moins dure, moins cruelle à supporter que la réputation littéraire.

Toutefois voulez- vous faire un essai? L'occasion est belle; le litre dont vous m'honorez* vous la fournit, et tout le monde approuvera qu'un tel disciple fasse une préface à la tète du recueil des écrits de son maître. Faites donc cette préface; faites-la même avec soin; concertez-vous là-dessus avec Moultou. Mais gardez-vous d'aller faire le fade louangeur : vous feriez plus de tort à voire réputation que de bien à la mieime. Louez-moi d'une seule chose, mais louezm'en de votre mieux, parce qu'elle est louable et belle : r\*st d'avoir eu quelque talent et de ne m'ètre point pressé (1<; le montrer; d'avoir passé sans écrire tout le feu de la jeunesse ; d'avoir pris la plume à quarante ans, el de l'avoir quittée avant cinquante; car vous savez que telle • tait ma résolution, et le Traité de Véducalion devait être mon dernier ouvrage, quand j'aurais encore vécu cinquante lUS. Ce n'eslpas qu'il n'y ail chez Rey*un Traité du, Contrai

l. Le litre de maître. | i. Voy. \\. ôtô, note 3.

social^ duquel je n'ai encore parlé à personne, et qui ne paraîtra peut-être qu'après Y Éducation, mais il lui est antérieur d'un grand nombre d'années. Faites donc cette préface, et puis des sermons, et jamais rien de plus. Au surplus, soyez bon père, bon mari, bon régent, bon ministre, bon citoyen, homme simple en toute chose, et rien de plus, et je vous promets une vie heureuse. Adieu, Roustan; tel est le conseil de votre maître et ami prêt à quitter la vie, en ce moment où ceux mêmes qui n'ont pas aimé la vérité la disent. Adieu.

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