‹ Extraits. Publié avec une introd. et des notesChapitre 164 sur 196 · X. — A M. DE MALESHERBES K · texte numérisé non relu

X. — A M. DE MALESHERBES K

De Montmorency, le 4 janvier 1762.

J'aurais moins tardé, monsieur, à vous remercier de la dernière lettre dont vous m'avez honoré'^, si j'avais mesuré ma diligence à répondre sur le plaisir qu'elle m"a fait. Mais, outre qu'il m'en coûte beaucoup d'écrire, j'ai pensé qu'il fallait donner quelques jours aux importunités de ces temps-ci, pour ne vous pas accabler des miennes. Quoique je ne me console point de ce qui vient de se passer,

"t. Après les pénibles incidents relatifs à l'impression de VÉmile, dont M. de Malesherhes, directeur de la librairie, avait été le confident sympathique et dévoué, Rousseau lui écrivit quatre longues lettres (dont nous donnons ici les trois premières), pour se faire connaître à lui tout entier.

On peut y voir comme un essai

brillant de ce qui deviendra le livre des Confessions.

1 Celle du 25 décembre i761(Voy.

J.-J. Boussenu, ses amis et ses ennemis., par Streckeisen-Moultou, t. II, p. 420). Jlalesherbes y rassure Rousseau , plein d'appréhension sur l'opinion qu'a pu concevoir de son caractère le témoin quotidien de ses récents égarements.

je suis très coulent que vous en soyez instruit, puisque cela ne m'a point ùté votre estime; elle en sera plus à moi quand vous ne me croirez pas uieilleur que je ne suis.

Les motifs auxquels vous attribuez les partis qu'on m'a vu prendre, depuis que je porte une espèce de nom dans J le monde, me font peut-être plus d'honneur que je n'en mérite ; mais ils sont certainement plus près de la vérité que ceux que me prêtent ces honnnes de lettres qui, donnant tout à la réputation, jng^ent de mes seiilinienls par les leurs. J'ai un cœur trop sensible à d'autres allachemenls pour l'être si fort à Topinion publique ; j'aime trop mon plaisir et mon indépendance pour être esclave de la vanité au point (pi'ils le supposent. Celui pour qui la forlune et l'espoir d(; parvenir ne balança jamais un rendezvous ou un souper agréable ne doit pas naturellement sacrifier son bonheur au désir de faire parler de lui; et il n'est point du tout croyable qu'un homme qui se sent (iuel(|ue talent, et qui tarde jusqu'à quarante ans à le faire connaître, soit assez fou pour aller s'ennuyer le reste de ses jours dans un désert, unicpiemenlpour acquérir la répu-

tation d'un misanthrope*.

Mais,monsieur, quoique je haïsse souverainement l'injust ire cl la méchanceté, cette passion n'est pas assez dominante pour me déterminer seule à fuir la société d(;s hommes, si j'avais, en les quittant, (piehjue grand sacrifice à faire. Non, mon motif est moins noble et j)his i)rès de moi. Je suis né avec un amour naturel pour la solilu(le, quin'a fait (|M*;inumenter à mesure cpie j'ai mieux connu les Donnij^s. Je trouve nncux mon compte avec les êtres

1. C'est ainsi que ses anciens 1 sa i-cl mite ù/ 'Ermitage et à Moulamis les philosophes interprétaient I morcncy. •

I chimériques que je rassemble autour de moi qu'avec ceux que je vois dans le monde ; et la société dont mon imagination fait les frais dans ma retraite achève de me dégoûter de toutes celles que j'ai quittées'. Vous me supposez malheureux et consumé de mélancolie. 0 monsieur! combien vous vous trompez ! C'est à Paris que je l'étais, c'est à Paris qu'une bile noire rongeait mon cœur, et l'amertume de cette bile ne se fait que trop sentir dans tous les écrits que j'ai publiés tant que j'y suis resté. Mais, monsieur, comparez ces écrits avec ceux que j'ai faits dans ma solitude : ou je suis trompé, ou vous sentirez dans ces derniers une certaine sérénité d'âme qui ne se joue point, et sur laquelle on peut porter un jugement certain de l'état intérieur de l'auteur. L'extrême agitation que je viens d'éprouver vous a pu faire porter un jugement contraire; y mais il est facile à voir que ct'llc ;ii;if:(lioii, n'a point son principe dans ma situation actuelle, mais dans une imagination déréglée, prête à s'effaroucher sur tout, et à porter tout à l'extrême. Des succès continus m'ont rendu sensible à la gloire; et il n'y a point d'hommes ayant quelque hauteur d'àme et (jnelque vertu qui pût penser, sans le plus mortel désespoir, qu'après sa mort on substituerait sous son nom à un ouvrage utile un ouvrage pernicieux, capable de déshonorer sa mémoire, et de faire beaucoup de mal-. Il se peut qu'un tel bouleversement ait accéléré le progrès de mes maux ; mais, dans la supposition qu'un tel accès de folie m'eût pris à Paris, il n'est point sûr que ma propre volonté n'eût pas épargné le reste de l'ouvrage à la nature^. I Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de

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