Dans mon petit ménage
pendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous. Mon chien lui-même élaitmon ami, non mon esclave; nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi*. Ma gaieté durant toute la soirée témoignait que j'avais vécu seul tout le jour; j'étais bien dilTérent quand j'avais vu de la compagnie : j'étais rarement content des autres, et jamais de moi. Le soir, j'étais grondeur et taciturne : cette remarque est de ma gouvernante, et, depuis (lu'elle me l'a dite, je l'ai toujours trouvée juste en m'observant. Enfin, après avoir lait encore quelques tours dans mon jardin, ou chanté quelque air sur mon épinette, je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil môme.
Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur de ma vie, bonheur sans amertume, sans ennuis, sans regrets, et auquel j'aurais borné volontiers tout celui de mon existence. Oui,monsieur, que de pareils jours remphssent pour moi l'élcriiité, je n'en demande point d'autres, et n'imagine pas que je sois beaucoup moins heureux dans ces ravissantes contemplations que les intelligences célestes. Mais un corps qui souffre ôte à l'esprit sa liberté; désoHTiais je ne suis plus seul, j'ai un hôte qui m'importune, il faut m'en délivrer pour être à moi; et l'essai que j'ai fait de ces douces jouissances ne sert plus qu'à me
1. Le chien, dont il parle à plusieurs reprises dans ce morceau, son fidèle Achate, c'est Duc (qu'il nonuna Turc par une maladroite précaution, i)our ne pas désobliger le duc de Luxembourg). La morl de ce chien bicn-aimé lui causa un profond chagrin, et lui valut des condoléances, comme pour la jtcrtc d'un ami ; « Je partage votre
douleur, lui écrivit Mme de Luxembourg. Ce pauvre Turc ! Quel dommage! 11 y a bien des amis qui ne le valent pas. » El comme elle lui oiVrait un autre chien : « Ce n'est i)as, lui répondit-il, un autre chien qu'il me faut, c'est un autre Turc, car le mien étuit unique:
les i)erles de ceUe espèce ne se remplacent point. »
r.iire attendre avec moins d'effroi le moment de les goûter ;ms (iistraction.
Mais nie voici déjà à la fin de ma seconde fenille. II m'en faudrait pourtant encore une. Encore une lettre donc, et puis plus. Pardon, monsieur; quoique j'aime trop à parler de moi, je n'aime pas à en parler avec tout le monde : c'est ce qui me fait abuser de l'occasion quand je l'ai et qu'elle me plait. Voilà mon tort et mon excuse. Je vous prie de la prendre en gré.